"La suppression du statut de cohabitant rapportera beaucoup à l'Etat"
Ce 13 avril 2023, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, était l’invitée sur le plateau de Védia pour le journal « Des infos ».
Au cœur de l’échange : la suppression du statut cohabitant. Un statut que Christine Mahy qualifie sans détour de « totalement dépassé » , qui conduit à un appauvrissement massif de personnes dont le revenu est déjà en dessous du seuil de pauvreté, et qui les prive de la liberté de choisir leur mode de vie.
Retrouvez la retranscription complète de l'intervention de Christine Mahy
« Une journée d’information et d’études a été organisée aujourd’hui à destination principalement des professionnels des secteurs associatifs, culturels et sociaux. Une journée qui s’est déroulée à Verviers. Notre invité pour en parler, Christine Mahy. Bonsoir Christine Mahy. Cette revendication de la suppression du statut du cohabitant, on la retrouve aujourd’hui chez de nombreuses associations qui luttent contre la pauvreté. Alors pourquoi est-ce que cette revendication est à ce point crucial aujourd’hui ?
CM : Écoutez, le statut cohabitant qui s’applique aujourd’hui pour une série de gens conduit à un appauvrissement massif de personnes dont le revenu est déjà en dessous du seuil de pauvreté.
On sait que le statut cohabitant, en fait, il affecte des personnes qui sont au chômage, qui sont en maladie à validité, qui bénéficient de revenus d’intégration sociale, qui ont un complément de pension, la grappa par exemple, pour les personnes âgées qui ont une trop petite pension. Et s’il se fait qu’elles habitent sous le même toit avec d’autres personnes qui ont un revenu, et bien une partie du revenu de remplacement, de la pension, de la grappa dans ce cas-là, etc leur est retirée.
Alors c’est incroyable puisque ce sont des personnes qui ont besoin de cette ressource pour vivre, qui est en dessous du seuil de pauvreté, et qui ne permet pas complètement d’avoir une vie complètement digne. Alors, non seulement ça retire de l’argent, mais c’est très intrusif par rapport à la vie privée parce que ça veut dire que ça conduit les gens à ne pas pouvoir choisir le mode de vie privée qu’ils ont. Vouloir vivre en couple parce qu’on est amoureux et qu’on s’aime et vivre dans la même maison. Éventuellement, vivre avec un de ses enfants qui est jeune adulte, qui n’a pas encore de boulot, qui reste à la maison pour qu’on puisse l’aider. Vous avez des ménages où il y a une personne adulte, porteuse d’un handicap, et qui a envie de rester avec un des parents ou ses deux parents, et inversement, eh bien, comment on risque de lui retirer, enfin, on ne risque pas, on lui retirera, si elle vit sur le même toit, une part de son allocation d’existence. Elle ne va pas le faire. Et donc, on pourrait multiplier les exemples à l’envie. Donc, ça touche à la vie privée, ça touche à l’argent, et ça touche aussi à la qualité du travail social, parce que les travailleurs sociaux, à cause de cette allocation, sont contraints souvent, notamment dans les CPAS, dans les mutuelles et tout ça, de devenir des contrôleurs sociaux pour voir si, en effet, les gens ne vivent pas avec quelqu’un d’autre alors qu’ils bénéficieraient d’une allocation individuelle parce que, pour s’en tirer, les gens disent qu’ils habitent individuellement alors que parfois ils sont à la même adresse ensemble par amour ou par nécessité ou par solidarité, etc.
Il ne faut pas confondre cohabitant et cohabitation. Parfois, il y a un amalgame.
CM : Non, non. Le statut cohabitant, c’est vraiment le statut qui donne un droit financier à travers un statut social. Le statut dans le cadre de la Sécurité sociale, dans le cadre du CPAS et encore dans d’autres cadres, mais c’est ceux-là en principal.
Et donc, c’est un statut administratif qui conduit à un droit financier, solidaire, dans notre société, et c’est ce droit solidaire qui est atteint. Et donc, ça, c’est grave dans une société comme la nôtre, mais c’est aussi une mauvaise manière de gérer l’État. Vous savez, si demain, les personnes ne sont plus soumises à ce statut cohabitant, qu’elles peuvent vivre en toute sérénité à plusieurs, mais on va renforcer les solidarités interpersonnelles. On peut accueillir chez soi une personne qui est en difficulté, on peut faire vie de couple, tout ce que je viens de dire, On voit des jeunes qui décident d’habiter à plusieurs dans un habitat. S’ils sont chômage, ils peuvent le faire ensemble en toute solidarité. Mais c’est aussi, le supprimer, c’est aussi une vertu pour aborder tous les problèmes de société qu’on connaît aujourd’hui.
On sait qu’on est devant un problème de vieillissement et un problème de quantité de logement. On sait que si on pouvait vivre solidairement sous le même toit sans être atteint au niveau de ses finances, on le ferait davantage. Donc, c’est la toute bonne démarche de l’État, j’ai envie de dire, en gestion en bon père de famille, de supprimer ce statut cohabitant. Alors oui, il coûtera un peu d’argent, mais il va rapporter beaucoup plus, parce que lorsqu’on augmente les bas revenus des personnes qui ont des revenus trop bas pour pouvoir consommer légitimement, pour s’alimenter convenablement, pour se soigner convenablement, pour aller vers un loisir convenablement, ces personnes qui auront ces allocations complètes, elles vont pouvoir le faire davantage.
Le coût n’est pas un obstacle à la suppression.
Le coût n’est pas un obstacle, c’est un gain évident à long terme. Et puis vous savez, quand on veut éliminer la pauvreté, on doit à un moment donné décider d’investir. La pauvreté, la gérer et la maintenir, ça coûte bien plus cher que de l’éliminer. Le statut cohabitant est une forme de combat pour éliminer la pauvreté.
C’est un concept qui était apparu au milieu des années 70, au moment où on créait ce qu’on appelait le minimex à l’époque. C’est aujourd’hui totalement dépassé ?
CM : Oui, c’est totalement dépassé. Alors, dans les années 70 avec le Minimex, durci à travers le chômage dans les années 80. En fait, pour atteindre les femmes qui allaient chômer, on disait que c’était la bourgeoise qui était au chômage, qui n’avait pas besoin de chômage. C’est comme ça qu’on l’a appelée la mesure rouge à lèvres, en disant, oui, c’est des femmes qui vont chercher un peu d’argent au chômage. C’est des bourgeoises, femmes de médecins, etc.qui vont chercher à s’acheter du rouge à lèvres.
Donc c’était déjà un moment où il fallait faire des économies. Et on a décidé d’atteindre les femmes à ce moment-là. Sauf qu’au fil du temps, alors que c’était quelque chose de provisoire, ça s’est étendu à toutes les branches de la sécurité sociale. Vous avez des personnes en maladie invalidité, par exemple, qui sont malades comme leur allocation va être diminuée à cause du statut cohabitant alors qu’elles vivent avec quelqu’un d’autre, parfois elles reprennent le travail prématurément en mauvaise santé, tout simplement pour retrouver un revenu convenable et décent. C’est complètement dépassé aussi par rapport aux modèles familiaux. Aujourd’hui, une famille se compose, se décompose, se recompose. Des jeunes parfois restent plus longtemps avec les parents, ou au contraire quittent. Parfois on décide d’habiter à plusieurs dans la même maison, même si on n’a pas une relation de couple, parce que c’est un choix collectif, solidaire, etc. Des jeunes parfois restent plus longtemps avec les parents, ou au contraire quittent. Et donc, c’est complètement éculé, c’est complètement dépassé. C’est quelque chose qui conduit à ce qu’on ait deux vies privées dans notre pays. Vous savez, si vous habitez à quatre travailleurs dans une maison, personne ne va venir contrôler comment vous vivez, avec qui vous vivez, etc. Et le gouvernement ne va pas avoir la mauvaise idée de dire «je vais vous retirer 300-400 euros tous les mois chacun, parce que vous vivez ensemble ». Mais pour les chômeurs, pour les bénéficiaires du RIS, pour les personnes en maladie invalidité, Grappa, oui, c’est ce que le gouvernement va faire, alors que ce sont des personnes qui ont besoin d’être particulièrement soutenues.
Donc c’est en effet dépassé, ça coûte cher à l’État, c’est une erreur. Investir comme ça, c’est important, ça serait une reconquête de liberté pour les gens, mais une liberté qui permet les solidarités. C’est pas de l’individualisme, c’est libérer le risque de perte de revenus par le fait précisément de pouvoir vivre librement à plusieurs dans la condition familiale que l’on veut choisir.
Une dernière question. Ce matin, vous avez donc participé à cette journée d’études et d’informations publiques verviétois. Le sujet interpelle ? Comment l’avez-vous perçu ce matin ?
CM : Il interpelle, il rassemble, tout le monde est conscient que c’est un combat qui est important à porter aujourd’hui ? Mais on le voit dans les métiers des assistants sociaux, on demande qu’on supprime ce statut cohabitant, la police demande qu’on le supprime, la justice demande qu’on le supprime. Aujourd’hui, on voit qu’il y a des partis politiques qui commencent à s’en saisir, et tant mieux, et la société civile également. Et il ne faut pas croire que ça n’attaque les plus pauvres. Dans la classe moyenne, où parfois on a un fils ou une fille qui perd son emploi, qui revient à la maison et les parents se rendent compte « mais enfin regarde un peu quelle allocation il touche », ou bien on a une personne qui malheureusement subit un handicap et qui a envie de revenir vivre familialement avec la famille, on voit ce que ça coûte. Et vous savez, le coût de la vie en collectivité quand une personne est handicapée, si elle doit aller dans une institution, c’est beaucoup plus cher que d’accorder une allocation complète individualisée que le statut cohabitant.
On est à des 3-4 000 euros par jour de prise en charge quand le statut cohabitant se sera redonné, en fait pas redonné, ne plus retiré, une somme de 3-4-500 euros à une personne tous les mois. Donc c’est une évidence et on a vu que le tissu associatif, le tissu des assistants sociaux, le tissu des syndicats, le tissu des grands mouvements d’éducation permanente évidemment qui étaient porteurs, de cette action aujourd’hui, le MOC, le PAC, le CEPAG, le CIEP, etc., et là veut faire de la sensibilisation, et on a une opportunité très importante de le réussir, ici, en 2024. Il y a une temporalité, parce qu’on a vu qu’on l’a supprimé, dans certaines circonstances, momentanément. Pour l’accueil des Ukrainiens, on a supprimé l’application du statut cohabitant pour solidairement héberger des personnes inondées chez soi, on l’a supprimé. Pour le chômage temporaire, pendant la crise du Covid, on l’a supprimé. Et aujourd’hui, Heureusement, structurellement, on l’a supprimé dans le statut de l’artiste.
Donc on voit bien, et je pense que le politique commence à s’en rendre compte, que c’est une bêtise dans la gestion financière de l’État, mais aussi par rapport à tous les défis sociétaux qu’on a en face de soi. Donc il est temps d’y aller ! »