Intervention de Christine Mahy lors du Festival “Rêve général”, organisé par Arsenic2 ASBL
Dans le cadre du festival « Rêve général », organisé à Liège par Arsenic2 asbl et de nombreux partenaires, Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, a pris parole.
Pour le RWLP, le lien entre les enjeux environnementaux, climatiques et les inégalités est devenu une évidence. On sait aujourd’hui que « les populations les plus vulnérables sont celles qui polluent le moins et qui pourtant sont les plus affectées par les conséquences environnementales et climatiques ». Il y a là une responsabilité publique, politique, sociétale, collective de revoir l’organisation de la société pour aller vers des transitions justes et une réduction des inégalités.
Sur la question de l’alimentation, Christine Mahy est claire : il faut d’abord « reconstituer la souveraineté alimentaire, la liberté alimentaire », que les gens retrouvent « par leur portefeuille la liberté d’aller faire leurs courses là où ils veulent, en achetant les produits qui leur conviennent » c’est-à-dire des produits de qualité, bons pour la santé et pour la planète.
Parmi les leviers qu’elle identifie :
- Explorer une sécurité sociale de l’alimentation, en menant des projets locaux d’expérimentation.
- « Développer des repas gratuits dans l’enseignement obligatoire, sur toute la chaîne de l’enseignement obligatoire », puis dans les collectivités.
Car « mal investir ou ne pas investir dans la vie des gens et les laisser durablement dans la pauvreté, ça coûte un pont à tout le monde ». Et ce n’est pas la responsabilité individuelle des gens : « c’est le choix de l’État ».
Retrouvez la retranscription intégrale de la prise de parole de Christine Mahy ici
« Festival “Rêve général”
Ici aujourd’hui, je parle au nom du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, ça veut dire aussi des témoins du vécu militants premiers et premières concerné·es par les inégalités qui s’investissent au sein du Réseau. Et pourquoi dans Rêve général ?
Parce que d’évidence, pour le Réseau, le lien entre les enjeux environnementaux, climatiques et les drames qui ont été connus par les populations sont reliés aux inégalités. J’ai été invité, notamment, pour participer à un débat dans la foulée d’un spectacle construit à partir de témoignages de personnes qui ont vécu les inondations. Devant un monde académique aussi : des étudiants d’universités qui ont la vie devant eux, et donc des perspectives pour lesquelles ils doivent poigner dedans. Et ça, c’est très précieux. Je pense qu’il faut faire ces ponts entre les différentes catégories sociales et les strates sociétales pour arriver à aller vers du changement.
La connexion entre le festival Rêve général et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté.
Le lien entre ce que portent « Rêve général » ici à Liège et le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté est devenu au Réseau une évidence. Alors, ça ne l’était peut-être pas il y a plusieurs années, mais c’est devenu une évidence en ce sens qu’on voit bien que tous les enjeux qui touchent à l’environnement et au climat, ça veut dire qui touchent à des droits fondamentaux des gens : le droit à l’alimentation, le droit à se loger, le droit à se déplacer, le droit à un emploi correct, le droit à la santé, etc., ces liens entre ces réalités-là d’enjeux climatiques et environnementaux qui touchent à ces droits, touchent immédiatement à la résolution des inégalités. Si on s’y prend bien !
On est devant un temps sociétal qui n’a jamais été aussi conscient, même si ce n’est pas encore assez évidemment, de la reliance entre tous ces aspects-là. On sait qu’aujourd’hui les populations les plus vulnérables sont celles qui polluent le moins et qui pourtant sont les plus affectés par les conséquences environnementales et climatiques. On ne peut pas les laisser seules à titre individuel devant cette réalité-là, parce que ce qui crée le phénomène collectif, ce sont bien des causes individuelles additionnées ou des causes collectives additionnées, avec un impact sur tout le monde. Il y a une responsabilité publique, politique, sociétale, collective de revoir l’organisation de la société en fonction de transitions, dans le but d’atteindre plutôt des transitions justes et en fonction de la réduction des inégalités.
L’importance de l’accessibilité à la culture pour toutes et tous
Je pense que la culture doit jouer un rôle très important également dans ces enjeux de réduction des inégalités et dans toutes ces transitions qui doivent être justes : transitions environnementales, climatiques et d’égalité. Je l’ai toujours pensé, je l’ai développé dans ma région en milieu rural à travers le Miroir Vagabond. Je le pense fondamentalement en étant attentifs aux cultures ascendantes. Je n’ai rien du tout contre le fait que des gens puissent aller découvrir quelque chose qui a été créé par ailleurs, qui ne fait pas partie d’eux. Mais j’ai beaucoup contre le fait qu’on ne mette pas les moyens humains et financiers suffisants pour que la diversité des populations ait la possibilité de nommer leurs réalités, de nommer des formes d’identité, pas de replis, des identités constructives pour pouvoir se mettre en rapport avec l’autre sans avoir peur, à travers la culture. J’ai toujours regretté que ça soit beaucoup trop peu soutenu. Cela l’est un peu, on a heureusement l’éducation permanente, des projets comme celui de « Rêve général », qui croisent des langages artistiques différents avec le sens de la société etc. Mais c’est encore largement insuffisant et donc je pense que ça fait partie du combat et que c’est une des pièces maîtresses de pouvoir passer par une symbolique qui fait sens, qui est intégrée par un collectif pour nommer toute une série de réalités qui sont reliées à des combats à mener et à gagner à partir de cette réalité-là. Je pense que l’art, la culture, l’éducation permanente, la culture ascendante sont des évidences.
Les questions de précarité dans la transition alimentaire et durable
Alors, c’est un des gros défis parce qu’on sait qu’il faut manger tous les jours, que ça atteint fortement la santé, la dignité humaine. Aller tendre la main pour aller chercher des colis alimentaires, aller aux Resto du Cœur etc. Qu’est-ce qu’on peut créer de plus indigne dans la société que ça ? Je n’attaque pas ceux qui le font, j’attaque le système qui reconnaît ça comme réponse. Ce n’est pas une réponse, c’est une dégradation des droits des gens. Donc il faut construire le droit. Il faut d’abord reconstituer la souveraineté alimentaire, la liberté alimentaire. Que les gens retrouvent par leur portefeuille la liberté d’aller faire leurs courses là où ils veulent, en achetant les produits qui leur conviennent, qui conviennent à leur ménage en quantité, comme ils le veulent. Mais évidemment, il faut beaucoup mieux que ça. Il faut pouvoir aller acheter des aliments d’une qualité réelle, qui soient bons pour la santé, pour la planète et pour l’environnement. C’est une évidence. Or on sait que ces produits-là légitimement, coûtent plus cher parce que les producteurs doivent en vivre. Et donc la relation entre les deux n’est pas simple. Il y a tout le débat aujourd’hui sur une sécurité sociale de l’alimentation et je pense qu’il faut investiguer. Il faut se méfier évidemment de tous les pièges, il faut étudier jusqu’au bout, voir s’il n’y aura pas des effets retors pour les gens. Mais il faut explorer, il faut mener des projets locaux, d’expérimentation. Au Réseau, on en mène une avec la coopérative Paysans & Artisans, avec des militants qui vont acheter là : une recherche participative en cours va suivre à la fois les producteurs, à la fois les consommateurs et à la fois l’articulation dans le projet. Mais, de notre point de vue, un des premiers leviers sur lequel agir c’est de développer des repas gratuits dans l’enseignement obligatoire, sur toute la chaîne de l’enseignement obligatoire rapidement, puis dans les collectivités. Et pourquoi des repas gratuits ? Parce que ce serait une prévention énorme en termes de soin de santé, on regagnerait de l’argent ; cela ferait vivre des producteurs, des espaces de transformation, etc. ; et donc permettrait à l’économie de fonctionner mieux. Puis les enfants apprennent à manger ce type de nourriture ensemble et reportent ça à la maison. Donc c’est tout boni. Oui, c’est un investissement au départ. Mais sur les années, c’est du boni évident au niveau de la qualité de la santé, du rapport à l’environnement dans les ménages, dans la manière de concevoir les choses. Mais aussi dans le portefeuille de l’État, j’en suis certaine. Mal investir ou ne pas investir dans la vie des gens et les laisser durablement dans la pauvreté, ça coûte un pont à tout le monde pour le moment. Et ce n’est pas la responsabilité individuelle des gens, c’est le choix de l’État. »