« Pauvreté et genre : des réalités aux enjeux »

En Wallonie, un habitant sur quatre vit dans un ménage exposé au risque de pauvreté et d’exclusion sociale selon l’Institut Wallon de l’Evaluation, de la Prospective et de la Statistique (2023).

La pauvreté et le genre occupent aujourd’hui une place centrale dans les débats sociétaux, scientifiques et politiques. Mais de quoi parle-t-on réellement quand on parle de pauvreté en Wallonie ?

Quelle est la réalité de la pauvreté en Wallonie et quels sont les profils les plus affectés dans l’articulation des rapports sociaux ? Le taux de pauvreté est une construction statistique qu’il faut interroger à la lumière des différents âges de la vie mais aussi de l’hétérogénéité des situations familiales. Quelles sont les nouvelles évolutions des politiques sociales et du contexte idéologique dans la lutte contre la pauvreté ?

Dans ce contexte, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté était l’un.e des invitées pour la conférence « Pauvreté et genre : des réalités aux enjeux », à L’Université de Liège le 18 octobre 2024. Elle y a rappelé ce qu’est le Réseau Wallon de Lutte contre la pauvreté mais aussi l’importance de travailler avec et pour les populations concernées.

Pour Christine Mahy : « derrière moi et à travers le travail que je fais, ce sont ces personnes-là qui me nourrissent et qui nourrissent le travail de réflexion qu’on fait au Réseau². Sans elles, je crois que je n’aurais pas grand-chose à dire. Elles sont là avec moi. »

Elle ajoute également : « Ce qui nous fait peur aujourd’hui et ce qui nous mobilise, c’est de défendre le droit aux droits. Les inégalités se creusent véritablement de notre point de vue, de l’endroit où on est. On n’est pas des statisticiens, on n’est pas des chercheurs, on rencontre des gens partout. »

Article n°1

« Derrière moi… »

« S’il y a des titres d’honneur, je suis très contente de les recevoir évidemment, mais je pense qu’ils reviennent largement aux personnes que je rencontre tous les jours, avec qui on travaille tous les jours, qui connaissent cette adversité dans la société, qui connaissent cette violence de ce qu’est la pauvreté dans la vie, qui connaissent la confrontation à l’inaccessibilité à un ensemble de droits. En fait, si on est dans un certain confort d’existence, ce qu’on doit souhaiter pour tout le monde, en général, il suffit de penser à tous les droits dont nous avons besoin pour vivre et se rendre compte que tant qu’on en est doté, il n’y a pas trop de problèmes en fait. Et même si on vit un problème dans la vie, un problème existentiel, un problème individuel, un veuvage, etc., si la tonalité et l’intensité des droits sont suffisantes, on aura une blessure mais on aura beaucoup de chances de traverser ça en pouvant le convertir même peut-être en force supérieure pour l’avenir. Alors que si on n’est pas doté de tous ces droits, ça fera une cassure de plus, un écrasement de plus et une dégringolade de plus. C’est pour ça que je dis : « derrière moi et à travers le travail que je fais, ce sont ces personnes-là qui me nourrissent et qui nourrissent le travail de réflexion qu’on fait au Réseau ». Sans elles, je crois que je n’aurais pas grand-chose à dire. Elles sont là avec moi.

Journée de lutte contre la pauvreté et universités

Pour démarrer, vous dire qu’au lendemain du 17 octobre, la journée mondiale de lutte contre la pauvreté, on ne peut évidemment que se réjouir de mobilisations très importantes qui ont eu lieu dans le pays (en Flandre, à Bruxelles, en Wallonie et pour nous à Namur). Beaucoup de jeunes sont venus à Namur hier ; beaucoup de jeunes des Hautes Écoles, de l’enseignement secondaire et aussi du primaire. Le premier message que j’adresse aux universités, il y avait très peu d’universitaires, très peu d’étudiants universitaires, voire peut-être pas du tout. Je ne sais pas le dire comme ça, évidemment, parce que dans la masse, il y avait peut-être des personnes qui, à titre individuel, sont venues, mais pas de dynamique, en tout cas, inscrite à travers le champ universitaire par rapport à cette journée-là. C’est peut-être quelque chose qu’il faudrait penser dans un format adapté, mais en tout cas, ça questionne. Certains pensent peut-être que c’est l’affaire des assistants sociaux, des éducateurs, peut-être l’affaire des enseignants, des futurs enseignants, mais les questions de la lutte contre la pauvreté, de la réduction des inégalités, autrement dit, la question de comment est-ce qu’on construit l’accès à tous les droits sont-elles l’affaire des universitaires ? Moi, j’ai toujours eu la conviction qu’à l’université, tous les métiers qui sortaient de l’université potentiellement agissaient sur tous les droits dans la vie, quels qu’ils soient. Et donc, cela vaut la peine peut-être de réfléchir à cette question-là.

Se mobiliser tous les jours

Une deuxième chose que je voulais vous dire en introduction. Nous sommes le 18 octobre aujourd’hui. Ce matin, je reçois dans ma boîte mail un appel d’une personne de Liège, qui dit que lundi à Liège sera expulsée une famille avec cinq enfants après avoir épuisé toutes les voies possibles de recherche de logement, etc. Et cette famille va être expulsée d’un logement de transit. Donc, elle n’est pas expulsée par un propriétaire privé, elle est expulsée par un organisme public qui offre une possibilité de logement momentanément, qui, lui-même, ne sait plus trouver de solution au relogement, mais veut récupérer son logement pour d’autres qui sont en attente. C’est le lendemain du 17 octobre, avec un appel à mobilisation. Alors arrêter l’expulsion n’est plus possible, mais par contre, avoir de la sympathie en se trouvant là pour manifester son désaccord face par exemple à une politique du logement qui ne prévoit pas encore aujourd’hui que lorsqu’il y a une expulsion, il devrait y avoir automatiquement relogement. Nécessairement et obligatoirement. On est loin du compte.

Questionner la logique de transit

Ceci pour vous dire que la journée du 17 octobre a son importance. Mais tous les jours, également. Je voudrais aussi amener une première notion de réflexion qui me paraît importante : le fait que pour les gens qui vivent dans le trop peu de tout, on peut remarquer qu’on est dans une société qui organise en général des réponses petites, transitoires, momentanées, sous la barre de ce qui est nécessaire, qui, au mieux, permet de tenir peut-être en apnée un petit peu, mais qui ne permet pas de s’en sortir. Et la logique de transit – dans l’emploi, dans la formation, dans le logement, dans la santé, en fonction où on déménage (…) est une logique d’accompagnement, d’aide et de solution qui en fait sort peut-être momentanément les gens de la difficulté, mais parfois les y enfonce beaucoup plus fort. Ces gens sont dans des conditions de droit affaiblies, il leur faudrait le plus solide, le plus constant, le plus durable, plus que d’autres, plus que lorsqu’on est nanti de tous les droits. Quand on est nanti de tous les droits, on peut avoir une réponse dans l’à peu près, parce qu’on a suffisamment de leviers à côté pour s’en tirer.  Mais quand on n’est pas nanti de tous les droits, on ne peut pas. Il y a une forme d’indécence dans cette manière d’aborder la question de la pauvreté dans notre société, même de la manière de l’étudier, c’est pour ça que je le renvoie aussi ici. Je pense qu’étudier cette logique de transit vaudrait la peine, comme étudier la logique de durabilité des droits pour les autres. Parce que peut-être que ça vaut la peine d’étudier la durabilité des droits qui permet à des gens d’être dans ce qui est nécessaire et de bien vivre.

Les témoins du vécu militant×es et place de ce savoir

Ceci est évoqué par les témoins du vécu militant×es, c’est-à-dire des personnes qui connaissent ces exclusions, ces trop peu de droits, cette pauvreté, très intensément, puis parfois un peu moins, et puis ça retombe, puis ça remonte, puis etc. Des personnes donc avec des parcours qui ne sont pas linéaires dans la vie, mais malheureusement qui restent souvent sous la ligne de flottaison de ce qui serait nécessaire et qui, elle, est quand même à un moment donné marquée à un endroit pour les personnes. Donc ce sont elles qui nourrissent ça.

Pourquoi est-ce qu’elles viennent au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ? (…) Ces personnes, elles viennent, malgré leur situation de pauvreté, nourrir une réflexion permanente commune. Je pense que cela développe un vrai savoir, un savoir collectif, qui est un savoir qui amène des avis critiques mais qui amène aussi des propositions, qui amène aussi des suggestions. Et puis, c’est un savoir autour duquel il y a le développement d’un savoir-faire aussi, pour entrer en dialogue avec n’importe quelle instance qui compose la société et qui, d’une façon ou d’une autre, a un pouvoir de décision, d’influence, d’orientation etc. On pense évidemment spontanément au champ politique. On a régulièrement des relations avec le champ politique évidemment, avec des ministres, avec des cabinets, avec des parlementaires etc. auxquels les témoins du véhicule militant×es s’adressent. Mais cela peut être aussi avec des économistes qui sont des influents dans notre société, qui ont parfois la parole dans les médias etc. Cela peut être avec les corps intermédiaires : les mutuelles, les syndicats etc. Mais cela pourrait être aussi plus fréquemment avec l’université. Elle peut, avec son corps professoral, réfléchir à la part de ces savoirs-là, dans les formations données à l’université. Je ne dis pas que rien ne se fait. Mais, peut-être, y a-t-il plus et mieux encore à faire dans ces domaines-là.

La raison d’être du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté n’est pas de solutionner des situations à titre individuel, c’est de densifier cette connaissance, ces connaissances partant des populations, pour essayer d’être un acteur critique et proposant. Être un acteur critique et proposant, c’est s’adresser aux politiques et puis, c’est s’adresser aussi à la société civile. Et Dieu sait s’il y a une nécessité aujourd’hui de s’adresser à la société civile. On voit bien qu’on est arrivé dans un état de société qui est dualisé à mort. Une partie de la population pense, croit et avale la réalité de la méritocratie individuelle, du courage individuel, du fait qu’on se fait tout seul, qu’il suffit de faire les bons choix, d’avoir la force, etc. Une partie de la société, heureusement, questionne encore le fait solidaire. Comment la constitution de droit va être le soutien ? Comment l’individu est bien une construction sociale ? Un enfant n’est pas égal à un enfant. Un enfant naît dans une famille qui est dans des conditions X ou Y et un autre dans des familles qui est dans des conditions X ou Y. Et donc le cheminement ne sera pas le même, les points d’appris ne seront pas les mêmes. Le sac à dos initial avec lequel on démarre dans la vie ne sera pas doté des mêmes richesses suivant l’endroit où on part. Les personnes dans la pauvreté, elles font le mieux qu’elles peuvent avec les richesses dont elles disposent, mais si les richesses sont plates, on fait le mieux qu’on peut avec du plat. Et le mieux qu’on peut avec du plat, c’est de la survie, c’est tenir, c’est accuser les chocs, c’est encaisser. (…)

Avec les témoins du véhicule militant, (…) on lit et on travaille les déclarations de politiques régionales, de politiques communautaires, on le fera avec la déclaration de politique fédérale. On peut se poser la question : à quels endroits, est-ce que ça se fait dans la société en général ? Est-ce que ça se fait à l’université ? Probablement dans certains cours politiques. Mais est-ce que ça se fait de façon générale ? En se disant que ces déclarations, elles s’occupent de tous les pans de la vie. Elles s’occupent de tous les droits. Et donc, elles influencent les égalités, les inégalités et les orientations. En tout cas nous on le fait. On le fait avec les personnes et on en parle. C’est ce qui nous a amené à ressortir une notion – créée de toute pièce au Réseau à l’issue d’un travail avec les militants – : se battre pour accéder au droit à l’aisance.

Le droit à l’aisance

On parle beaucoup de dignité et on a raison de parler de dignité évidemment dans la vie. C’est normal d’avoir une vie digne. Ils ont eu envie eux de qualifier autrement encore et de dire : ²mais en fait, on veut garantir un droit à l’aisance et on se bat pour avoir un droit à l’aisance². Se battre pour avoir un droit à l’aisance qu’est-ce que ça veut dire pour eux ? Parce qu’on pourrait dire : ²il y a une ambiguïté². Le mot aisance, est-ce que ce n’est pas un mot qui colle à la richesse, qui colle à la surconsommation, qui colle à la liberté d’avoir l’argent qu’on veut pour faire ce qu’on veut ? Ce n’est pas cela qu’ils mettent derrière le droit à l’aisance. Derrière le droit à l’aisance, ils nomment un certain nombre de droits qui ne devraient plus être un souci quotidien, permanent, toutes les semaines, tous les mois, toute la vie, des années. Des droits qui font que ça conduit à un apaisement dans la tête et donc dans les tripes. Et cet apaisement, qu’est-ce qu’il provoque ? De pouvoir garder son potentiel, ses potentiels, sa créativité, ses capacités d’initiative, son envie de se projeter pour pouvoir se réaliser comme un humain pleinement.

Ces droits qui ne devraient plus être encombrants, dans les pieds tout le temps et pas appauvrissants, quels sont-ils ? Le premier, c’est le droit au logement. C’est une évidence. S’il y a bien une crise dans notre société aujourd’hui, c’est la crise du logement. Nous, on appelle ça une crise endémique : elle ne va que croissant, elle est hyper problématique, elle est appauvrissante. Beaucoup trop de gens sont logés dans des logements qui coûtent beaucoup trop cher pour eux et donc certains s’endettent sur d’autres aspects ou ne se soignent pas pour le logement ou renoncent à toutes sortes d’autres choses juste pour payer. Le logement, premier droit.

Le droit à l’alimentation. La deuxième chose que les gens disent : ²comment est-ce possible qu’on nous amène à aller tendre la main pour manger, aller au resto du coeur, aller chercher des colis alimentaires, etc. ² Rappelons qu’on mange tous les jours. Donc c’est répétitif, il faut intégrer ça dans sa vie dans l’organisation de sa journée, il faut s’y habituer, il faut dépasser la honte, il faut accepter que ce droit soit conditionné aussi. Parce que ce droit il est régulièrement conditionné : il faut avoir un sésame d’une institution pour dire : ²cette personne ou cette famille est assez pauvre², pour avoir le droit d’aller tendre la main pour avoir à manger. Vous comprendrez bien que je ne critique évidemment pas les acteurs qui portent des initiatives comme celles-là. Mais on doit se poser la question : comment État finalement se satisfait pour partie de ça comme réponse pour les personnes qui sont dans la pauvreté ? Comment n’est-on pas dans un État qui se dit : ²mais enfin la fierté que je devrais avoir comme autorité politique, c’est que personne ne mendie pour aller chercher à manger² ? Dans le droit à l’aisance, c’est la deuxième chose dont les personnes parlent.

Troisième chose : droit à la mobilité. Je vais être très courte : la non-mobilité, elle atteint tous les autres droits et elle entraîne du non-recours à tous les droits. C’est le non-recours à aller faire des visites en famille, à pouvoir se déplacer pour la santé, aller rendre visite à un enfant qui est peut-être placé en institution assez loin de chez soi, aller rendre visite à quelqu’un qui est en détention, etc. Ce qui est toujours frappant dans la mobilité, c’est qu’on étudie beaucoup ceux qui montent dans les trains et dans les bus et ceux qui se déplacent en voiture, mais on ne voit plus ceux qui ne les prennent pas, parce qu’ils sont devenus invisibles. Ils sont non-usagers. Et cela engendre un isolement puissant.

Le droit à la santé : je ne vais pas épiloguer. On sait qu’on est dans des reculs en termes de possibilités de se soigner aujourd’hui pour toute une série de gens. Le droit à l’enseignement, et là ils en parlent comme un enseignement gratuit qui réussit avec tout le monde. Le droit au service de la petite enfance : comment est-ce qu’on fait quand il n’y a pas les crèches, quand il n’y a pas les services de la petite enfance ? Et puis, il y a aussi le droit au recours aux droits : est-ce qu’on sait recourir à ces droits ? Dans le droit au recours aux droits, il y a évidemment tout le questionnement sur le digital et tout le recul des services aux citoyens à travers des humains dans tous les domaines, que ce soit depuis le champ privé jusqu’au champ public et jusqu’au champ associatif aujourd’hui. Et jusqu’au travail de première ligne dans le travail social. On est dans une tension terrible à ce niveau-là : le droit à recourir à tous ses droits. Et puis, le dernier élément qu’ils mettent dans la boîte pour dire, ça c’est le droit à l’aisance, c’est un statut. Une carte d’identité, un statut, une inscription administrative, une adresse de référence, simplement, un statut.

Se projeter sereinement

Ils mettent cela dans le droit à l’aisance en disant, si ça n’est plus compliqué, si ça, on l’atteint véritablement, alors on a cet apaisement dans la tête, alors on peut commencer à se projeter, se réfléchir, se voir comme un être humain, se voir en état de travailleur potentiel, ou de travailleur qui peut aller travailler en sérénité et donc ne pas mettre en tension des droits en concurrence les uns vis-à-vis des autres. Alors, on peut se voir dans un changement de vie. Alors, on peut se voir éventuellement dans une séparation de couple (alors qu’il y a peut-être de la maltraitance qui peut être une réalité pour les femmes, ou autre chose). Alors, on peut se projeter dans une prise de risque de changement dans la vie. Il n’y a que quand on est stabilisé qu’on peut prendre un risque de changement dans la vie. Parce que, dans un changement dans la vie, on doit gagner. Et quand on est dans la pauvreté, si on prend un risque de changement qui n’est pas gagnant, on s’écroule plus bas. Donc, c’est très difficile de changer quand on est dans la pauvreté. Et ça, c’est quelque chose qui est aussi reproché aux gens : ils sont reproducteurs de… Mais ils ne sont reproducteurs de rien du tout. Ils font le mieux qu’ils peuvent. Quand on doit rester dans une stabilité, parce qu’on sait bien que si on retire le bout de bois là, le reste de la pyramide va s’écrouler, qu’est-ce que vous voulez qu’on bouge ? On va reproduire de la même chose : ce n’est pas un choix volontaire.

Le droit à l’aisance est quelque chose qui interpelle. On le voit bien quand on va intervenir avec des militants, cela bouscule les gens et les amène à réfléchir un peu autrement. Cela secoue un peu le cocotier par rapport à la manière dont on voit la pauvreté.

Enjeux climatiques et environnementaux

À côté de tous ces droits, le risque majeur qui pèse sur ces droits, compte-tenu des enjeux climatiques et environnementaux, c’est une augmentation du risque d’aggravation de la pauvreté énorme. Face aux risques climatiques, aux conséquences environnementales, le logement, il est drôlement atteint. Je n’ai pas besoin de faire un dessin ici. Vous avez vu les inondations, mais il y a aussi les sécheresses, etc. L’alimentation : ce serait déjà bien de ne pas devoir aller mendier, mais ce serait encore mieux de se mettre quelque chose de bien dans le corps et que les producteurs qui produisent en vivent correctement. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise pauvreté à combattre : la pauvreté du producteur est aussi importante que la pauvreté du consommateur qui consomme les bons produits. La mobilité, n’en parlons pas face à l’enjeu climatique et environnemental. La santé, est-ce qu’il faut faire un dessin pour dire que les autres droits sont aussi touchés ? En tout cas, ceux-là : le logement, l’alimentation, la mobilité et la santé. (…)

Ce qui nous fait peur aujourd’hui et ce qui nous mobilise, c’est de défendre le droit aux droits. Les inégalités se creusent véritablement de notre point de vue, de l’endroit où on est. On n’est pas des statisticiens, on n’est pas des chercheurs, on rencontre des gens partout. Les inégalités ne se creusent peut-être pas sur le plan du revenu, de l’argent qui rentre tous les mois. Bien que l’argent qui rentre tous les mois cela reste très important, parce qu’il faut payer ses factures. Les inégalités augmentent terriblement dans l’accès à ces droits-là. C’est toujours plus difficile d’avoir un logement. C’est toujours plus difficile de s’alimenter. C’est toujours plus difficile de se soigner. C’est toujours plus difficile d’arriver à être dans un enseignement qui réussira avec les enfants. C’est toujours plus difficile d’avoir accès à des services de la petite enfance. Quand on dit : ²c’est toujours plus difficile², cela l’est en quantité, en qualité, en disponibilité de proximité, parce que ça coûte cher, etc. Cela nous inquiète fortement. Pour nous, les inégalités sont intensément liées à la question de la pauvreté. Parce qu’il n’y a rien à faire, c’est par une régulation forte qu’on doit arriver à une répartition du contenu de l’usage de ces droits.

Ne prenons que le logement. Si on ne se pose pas vraiment frontalement la question du logement comme un produit marchand, est-ce que ça doit être un produit marchand ou est-ce que c’est un droit de première nécessité ? En fonction de la réponse qu’on va donner à cela, on va choisir des politiques publiques différentes dans la manière d’accorder plus de droits dans un domaine que dans l’autre, à la propriété ou au logement social, au logement privé, etc. Si on ne se pose pas la question de l’occupation du territoire, de la spéculation, des constructions immobilières, si on n’utilise pas les leviers dans la loi qui imposent qu’il y ait du logement pour tout le monde, si on ne se pose pas la question de la captation des biens et des territoires pour le développement du tourisme invasif, etc., etc., (…) on va augmenter les gens qui vont être dans la rue, les gens qui vont passer par du transit, qui ne trouveront pas de logement, qui vont continuer à louer chez des marchands de sommeil, etc., etc., etc., ou qui deviendront endettés et qui subiront des expulsions. Donc oui, ça nous inquiète fortement et on pense qu’il faut arriver à peser là-dessus.

Urgences sociales et situations qui se compliquent

Nous avons des collègues à l’intérieur du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté qui ont pour mission de répondre aux appels téléphoniques urgences sociales de la Wallonie. Je dirais que c’est une anormalité que nous ayons ces collègues à l’intérieur du RWLP mais heureusement que cela existe. Pourquoi ont-ils cette mission-là ? Parce qu’au début de la crise sanitaire, on avait dit : ²il faudrait un numéro vert pour les gens isolés². Comme la Région wallonne avait déjà un numéro gratuit 1718, elle a décidé de l’ouvrir au 1718 urgences sociales. Tout le monde a pensé que c’était momentané. Pendant une partie de la crise sanitaire, de mes collègues se sont décalés de leur mission initiale, prenaient en seconde ligne les situations critiques. On est 4 ans après, il y a toujours les travailleurs de première ligne à la Région wallonne et il y a 6 personnes et demie à temps plein au Réseau wallon qui prennent les grosses situations tous les jours, tous les jours, tous les jours. C’est autour de 14 nouvelles situations tous les jours. Hier, le 17 octobre, cette équipe-là n’a même pas su se libérer complètement pour participer à la journée du 17 octobre. Ils ont fait une tournante, pour continuer à être au téléphone tellement il y a des situations et tellement ça s’aggrave. Problème numéro 1 : logement à mort. Problème numéro 2 : endettement en croissance. Ce n’est pas statistique, ce sont les appels qui arrivent chez nous. Mais en général, les personnes qui arrivent au 1718, elles ont soit fait le tour de tout ce qui existait, soit ils ne connaissaient rien, mais leur situation s’est enkystée, soit ils sont devenus indésirables pour les services, soit les services sont devenus inatteignables. Les situations se dramatisent, se compliquent, etc.«