Prise de parole de Christine Mahy auprès de "Sortir du bois"
Le 19 mai 2025, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté, a pris parole auprès de « Sortir du bois ».
Elle y interroge le sens et l’efficacité des actions menées contre la pauvreté, et rappelle que la pauvreté n’est pas une fatalité mais le résultat de choix politiques et de mécanismes qu’il est nécessaire de combattre.
Dans un contexte de durcissement des politiques et du recul des droits, elle souligne l’urgence de refuser la banalisation de la précarité. Elle dénonce une société qui durcit ses logiques de tri, qui sanctionne plus qu’elle ne soutient et qui laisse encore trop de personnes sans solution.
Face à cela, elle met en avant ce qui fait tenir : la force des personnes en situation de pauvreté, la dignité qui persiste malgré les conditions de vie et les engagements concrets, comme notamment ceux qu’ont « Sortir du bois », qui permettent, chaque jour de résister et de construire d’autres possibles.
Retrouvez ci-dessous la retranscription intégrale de la prise de parole de Christine Mahy
« Je suis investie dans ce que l’on appelle : le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. Qu’est-ce qu’on fait avec un Réseau wallon de lutte contre la pauvreté depuis des années ? Est-ce qu’on est efficace ? Est-ce qu’on est déjà arrivés à retourner la table ? Pour dire : « cette pauvreté qui accable les gens, elle n’a pas de raison d’exister, c’est un scandale. Il y a des causes qui sont à l’origine de la pauvreté et qui sont insupportables. » Malgré le fait qu’on a l’impression aujourd’hui que cela recule, plutôt que d’avancer, je continue à penser que des engagements comme ceux que vous avez, comme ont Sortir du bois, démontrent qu’on est capable de déplacer des montagnes dans certains cas.
Quand je vois des gens qui construisent une roulotte, qui trouvent un terrain qui mettent des gens à l’abri. Quand je vois des personnes qui vivent dehors, sur les côteaux, mais aussi partout en Wallonie, et qui se réveillent encore le matin avec quelque chose qui fait que la vie existe encore. On se demande comment cela est possible, la force et l’énergie des gens. Moi ce qui me booste dans le boulot que je fais au Réseau, c’est le fait de voir des humains, des hommes et des femmes qui dans des contextes comme ceux-là, écrabouillés comme ils le sont, non respectés comme ils le sont, pas pris en considération dans une société qui trient les gens aujourd’hui, se réveillent encore, mettent encore les pieds l’un devant l’autre et que d’autres viennent à leur rencontre et leur disent : « t’as encore de l’importance » ; « t’es autre chose qu’un personne considérée par certains dans notre société comme un poids mort, un poids lourd, comme quelqu’un qui s’est trompé, qui a gaffé. Tu es autre chose ! » Je pense que c’est ce qui fais vibrer l’envie de continuer ces combats collectifs, l’envie de dénoncer tout ce qui produit cette pauvreté, l’envie de s’opposer à ce qui semblent être des murs aujourd’hui. On construit des murs en vrai pour séparer les gens dans des pays, on construit des murs en vrai entre des pays. Et dans notre pays, on a des gouvernements qui de plus en plus, construisent des murs aussi, en ayant l’air de dire : « il y a un chemin unique dans la vie, et tous ceux qui ne sont pas dans ce chemin, ils tombent ou il va falloir les faire obéir ». On n’est même plus tellement à la période de la carotte et du bâton ; on est à la période du bâton. Nos autorités sont là de plus en plus pour sanctionner, éjecter, ne pas permettre de rebondir. Mais dans la vie, on a le droit d’avoir fait une erreur, de s’être trompé dans un chemin. On n’est peu rien parfois d’avoir rencontré telle ou telle situation dans la vie. Rebondir avec tout ce qui est nécessaire comme temps, comme soutien, comme confiance- donné à celui qui a besoin de rebondir.
Je fais partie de ceux et de celles qui ne s’habituent pas à deux choses gravissimes dans des sociétés aussi riches que les nôtres, qui veulent bien dire que c’est la richesse qui ne veut pas régler le problème. La première réalité que je n’ai jamais admise, supportée, c’est qu’on propose à des gens d’aller tendre la main pour manger, qu’on dise à des gens : « tu sais : tu peux aller chercher des colis alimentaires, tu peux aller aux restos du cœur, à l’épicerie sociale ». Comment est-il possible qu’on dise à des gens la seule perspective que tu as, la seule réponse, c’est : vas tendre la main pour manger ! Il y a beaucoup de gens qui vont tendre la main, des gens qui vivent dans la rue, mais aussi des gens qui vivent derrière des murs. On ne peut pas s’habituer à cela. Et on doit surtout dénoncer lorsque l’Etat valide cela. On ne doit pas en vouloir à ceux qui organisent cela. Heureusement que cela existe, qu’il y a la possibilité d’aller manger à gauche et à droite, qu’il y a des colis, etc. Mais on doit en vouloir à l’Etat qui laisse aller, plutôt que de réagir avec force en disant : « je n’ai aucune fierté à ce que cela existe dans mon pays et donc, je fais tout pour que les gens ne soient pas ces conditions-là et qu’ils aient des droits ». Et on laisse se développer, on donne même de l’amplitude. Cela ne veut pas dire que l’Etat soutient beaucoup, mais enfin de temps en temps, un petit subside par là. On laisse penser à la population que c’est la réponse. Et bien non, ce n’est pas la réponse. On doit continuer à se battre pour que les richesses soient réparties autrement et pour que les droits soient accessibles pour tout le monde.
La deuxième réalité qui m’offusque aussi gravement que la première, depuis toujours. C’est précisément qu’on ait des systèmes qui précipitent des gens dans la rue, et qui en plus les laissent dans la rue. On pourrait travailler à ce que des personnes soient moins rapidement – ou ne soient pas du tout – précipitées dans la rue. Et si cela arrive parce que la vie peut conduire à cela, comment fait-on pour qu’elles connaissent un autre avenir que celui de l’errance, de la peur, de la débrouille, de devoir se cacher, de devoir s’organiser… ? Pour leur offrir des solutions, des perspectives ?
J’ai beaucoup d’émotions à être ici avec vous, parce que dans cette salle, il y a des gens qui ne restent pas les bras croisés, il y a des gens que cela continue à bousculer au point de se dire « quand je me lève le matin, je m’engage dans quelque chose qui va solutionner, individuellement, mais aussi questionner collectivement ». Je pense que cela nous rapproche fortement. Continuons ensemble, le plus qu’on peut. Au niveau du Réseau, nous continuerons à « emmerder » les politiques autant que l’on peut, jusque quand on le peut, à essayer d’aller arracher des choses. Est-ce que c’est la bonne voie ? Est-ce que nous avons raison ? Je n’en sais rien. Mais en tout cas, ne la lâchons pas cette voie, sinon elle sera prise pas les autres. Ne désertons pas les luttes depuis celles où on construit des réponses concrètes sur le terrain, jusqu’à celles qui vont revendiquer dans la rue et qui exigent que les systèmes changent. La richesse, elle est du côté des hommes et des femmes qui veulent la solidarité dans une société, pas ailleurs. »