Mobiliser, éduquer, habiter : le droit à l'habitat comme combat collectif

Ce 14 février 2025, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, est intervenue en capsule vidéo à la conférence …. pour partager, avec les participant·es réuni·es ce jour-là, quelques éléments essentiels autour de la thématique mobilisation, éducation populaire et droit à l’habitat.

Dans une intervention qui articule expérience de terrain et conviction militante, elle y développe comment le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté conçoit et construit, avec et à partir des premières et premiers concerné·es, un processus permanent de mobilisation face à un droit à l’habitat de plus en plus amputé, de plus en plus réservé à ceux qui en ont les moyens.

Elle y expose une manière de travailler polymorphe : croiser les savoirs expérientiels et professionnels, travailler dans le dedans et le dehors des outils démocratiques, construire des mobilisations en poupée russe avec des acteurs du soin, du climat, de la finance, des syndicats, tous ceux dont on pourrait croire qu’ils ont des intérêts divergents, mais qui, en réalité, ont des intérêts convergents autour d’un logement sain, payable, décent, indispensable à la vie de l’individu et bénéfique à l’ensemble de la collectivité.

Retrouvez la retranscription complète de l'intervention de Christine Mahy ici

« Bonjour à toutes et à tous.

J’aurais évidemment voulu être sur place avec vous aujourd’hui pour vous rencontrer, d’autant plus dans un contexte sur le sujet que vous abordez, le travail communautaire, le lien à l’habitat, les mobilisations, et puis cet échange international. Je suis certaine qu’au-delà de ce que j’ai à vous partager, de ce que je vous aurais partagé sur place si j’étais venue, j’aurais aussi été nourrie de tout ce que vous aviez à dire.

Mais voilà, les circonstances familiales font que, ce lundi, je suis retenue par d’autres priorités. Je vais essayer ici, dans une capsule vidéo un peu courte, pour ne pas vous épuiser à regarder un écran et à écouter quelqu’un à travers un écran, de partager quelques éléments que j’aurais développés probablement davantage en étant avec vous, en sachant que les organisateurs m’avaient demandé d’intervenir sur la thématique mobilisation, éducation populaire et droit à l’habitat. Alors, j’imagine que ce n’est pas tout à fait par hasard qu’ils sont venus vers le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté pour vous demander de contribuer à un apport qui articule des dimensions aussi importantes que la mobilisation, que l’éducation populaire et que le droit à l’habitat.

Je vous fais un tout petit contexte. Le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, c’est une association, c’est une ASBL dans la partie francophone du pays, chez nous en Belgique, qui se donne pour mission de réunir des personnes qui connaissent d’une façon ou d’une autre la pauvreté, l’exclusion, les discriminations, les pertes de droits, le non-recours aux droits, etc. Mais qui le vivent dans leurs tripes avec beaucoup d’acuité et qui ont envie de venir à un endroit précis, qui est le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, militer, se mobiliser pour essayer de trouver des solutions, durables, structurelles, préventives à cette pauvreté, à ces discriminations, à ces exclusions, à ces pertes de droits, etc.

Et donc c’est un Réseau qui est composé d’associations, mais comme je vous le dis, ces associations accordent leur confiance à l’ASBL dans le fait de réunir des premières et premiers concerné×es par l’ensemble de ces difficultés rencontrées. Ces personnes vivent en différents endroits de Wallonie, en milieu rural, en milieu urbain, etc. Et elles sont elles-mêmes confrontées à un déficit de droits, dans énormément de droits structurants, dont notamment le droit à l’habitat et le droit au logement.

Dramatiquement, je pense que ça ne surprendra personne dans l’Assemblée de dire qu’aujourd’hui le logement est un vrai problème, une question sociale cruciale. Alors ce n’est pas récent, ça fait des dizaines d’années, mais ça va crescendo. Et c’est un endroit qui est de plus en plus amputé, qui est de plus en plus réservé à des catégories sociales qui ont les ressources, qui ont les moyens, ou bien aussi aux possédants, qui ont beaucoup de ressources et qui captent en quelque sorte les terrains, le logement, l’habitat, pour des raisons touristiques, pour des raisons spéculatives, pour des raisons de seconde résidence, pour investir, pour placer leur argent, etc.

Donc on sent bien aujourd’hui que la question du droit à l’habitat, du droit au logement, n’est plus inscrite véritablement dans les droits fondamentaux des populations. On a laissé échapper ce droit à la commercialisation, à la privatisation, etc. Et nos autorités politiques n’ont pas été à même de réguler tout ça, de prendre les décisions qui enrayeraient cette marchandisation du droit à l’habitat.

Qu’est-ce qu’on peut faire ? Une des manières de travailler, c’est précisément de travailler dans un esprit de mobilisation, un esprit d’éducation permanente, d’éducation populaire, et de construire le droit que doivent avoir ces populations de s’occuper de ce qui les concerne, de s’occuper politiquement de ce qui les concerne. Alors quand je dis le mot politiquement, pour moi il est éminemment relié à l’éducation populaire et à l’éducation permanente, puisque j’entends et nous entendons au Réseau le mot « politiquement » comme le droit qu’ont les citoyens de se saisir de ce qui se passe dans l’organisation de la société, d’avoir le droit d’avoir des opinions, d’avoir le droit de faire des propositions, d’avoir le droit de critiquer, et d’avoir le droit de suggérer, mais aussi d’essayer d’orienter vers des décisions différentes au bénéfice de tous. Alors, vous l’avez compris, la mobilisation au sein du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté est un processus permanent pour arriver à relever des défis aussi importants que de s’intéresser au droit à l’habitat.

Comment peut-on faire autrement que de faire de la mobilisation à partir des premières et des premières concernées, avec ces premières et premières concernées ? Mais aussi en essayant d’aller faire comprendre à la société qu’il y a un intérêt commun à aller vers davantage de justice dans le droit à l’habitat, davantage d’égalité dans le droit à l’habitat, davantage de certitude que c’est dans l’intérêt commun de garantir un habitat juste, décent, de qualité, payable, qui ne rend pas pauvre, qui ne soit pas insalubre et qui n’atteigne donc pas la santé, le moral, le stress, etc. C’est dans l’intérêt bien compris. Et aujourd’hui, de plus, on sait que cet intérêt bien compris pour le droit à l’habitat est relié aux enjeux climatiques qui sont en train de nous submerger, dont on vit dans les pays européens, mais aussi extra-européens, des conséquences dramatiques en termes d’inondations, d’incendies, de canicules, etc. Et on sait que la manière d’occuper le territoire, la manière d’habiter le territoire, la manière de construire sur un territoire, la manière d’imperméabiliser le territoire, la manière de laisser du logement en mauvais état, contribuent à intensifier ces problèmes climatiques tout en ne garantissant pas un droit sérieux à ceux qui en ont le plus besoin.

La dynamique de travail que nous avons part de la récolte des apports individuels de ces militants. Chez nous au Réseau, il se qualifie de témoins du vécu militants. Alors, vous entendez bien « témoins du vécu », c’est je vis quelque chose, je traverse quelque chose dans ma vie ou je connais un proche qui traverse ça dans sa vie ; je viens le déposer. Mais le mot « militant » suppose qu’alors, on vient le déposer pour le débattre en collectivité, pour analyser ce qui se passe pour chacun, pour voir ce qui fait corps commun, ce qui est injuste communément, ce que seraient les solutions idéales pour un ensemble de populations et donc pour pouvoir formuler alors des recommandations, des propositions, des avis critiques mais assortis de suggestions pour évoluer et faire évoluer le processus. Donc, on part d’un constat individuel, mais on le collectivise, on l’analyse, on le porte, etc.

Évidemment, quand on l’a analysé et qu’on a des propositions, il ne s’agit pas encore de se dire qu’entre soi, on a les bonnes réponses. Alors, on confronte nos réponses. On confronte nos réponses à qui ? À d’autres groupes qui rencontrent également des personnes en difficulté par rapport au droit à l’habitat. Mais pas seulement à d’autres groupes comme ceux-là. On va le confronter aussi à des acteurs qui travaillent sur le logement, sur la construction du logement, le logement social, à des acteurs associatifs qui cherchent, pour et avec les populations du logement, à des personnes qui réfléchissent comment évoluer sur ce droit à l’habitat différemment : comment est-ce qu’on sort de l’idée de penser uniquement propriété privée, comment est-ce qu’on pense à la collectivisation des sols, comment est-ce qu’on pense à une vie en communauté, quels sont les obstacles qu’on peut dépasser, etc. ? Et c’est ainsi que dans la mobilisation, on croise les savoirs expérientiels, donc les savoirs des personnes en situation de pauvreté, ces premières et ces premières concernées qui militent avec nous, avec d’autres savoirs qui sont des savoirs professionnels, etc. Tout en garantissant évidemment que le savoir expérientiel mis en commun, analysé, ne devienne pas le parent pauvre dans les rencontres qu’on a avec des gens du champ professionnel. C’est toujours le risque qui peut arriver et donc on veille à des équilibres particuliers.

Et puis à un moment donné, dans la mobilisation, il faut essayer de convaincre aussi que défendre le droit à l’habitat, aurait des retombées favorables sur plein d’autres champs de la vie. Donc maintenant, on est dans des formes de mobilisation, on cherche à mobiliser les acteurs du soin, les acteurs de la santé, les médecins, les infirmières, les kinés, etc., des gens qui en fait se trouvent en face de malades, parfois enfants, adultes, etc., dont l’état de santé est dégradé, notamment à cause des conditions de logement, de la salubrité, du stress, de l’angoisse, parce qu’on est endetté, qu’on n’ose plus inviter des voisins, qu’on ne sait plus comment s’en tirer, etc. Tout ça a un impact sur la santé physique, la santé mentale, la santé sociale, relationnelle.

Vous savez que dans notre pays, une étude nous dit que 55 000 jours d’absence scolaire pour des enfants par an sont avérés par un certificat médical qui atteste que les enfants sont malades à cause des conditions de logement dans lesquelles ils sont. Alors on peut se dire que 55 000 jours d’absence scolaire, c’est beaucoup. Mais ce n’est pas beaucoup, c’est énorme. Et ça, c’est la face visible de l’iceberg : c’est lorsqu’on a osé parler de ces conditions de logement aux médecins, c’est lorsque le médecin s’est intéressé aux conditions de logement. Dans des tas de situations, ça échappe complètement, l’enfant est malade, ben, il est malade.

Et donc, ce que je veux dire par là, c’est que la mobilisation, c’est bien sûr dans le champ du droit à l’habitat, mais la mobilisation et l’éducation permanente, et l’éducation populaire aussi, c’est dans le champ de croisements entre acteurs différents, dont on pourrait croire qu’ils ont des intérêts divergents, mais en fait, il y a des intérêts convergents. Et donc aujourd’hui, par exemple, avec les militants, on travaille à toute une sensibilisation du monde de la santé. On découvre des alliés dans le monde de la santé qui disent « Moi, je veux défendre le droit à l’habitat, parce que l’habitat, je sais à quel point il impacte toute une série de patients. » « Nous, se disent certains soignants, on voudrait que la question du logement fasse partie de la formation initiale des soignants. Tant c’est important dans la vie des gens ». Or, aujourd’hui, c’est quelque chose qui est traité à part, à côté, etc.

On a organisé récemment une journée de travail avec des gens du monde des soins, des gens du monde de la défense du droit au logement et des premières et des premières concernées. Sur base des apports des premières et des premières concernées, on a croisé pour voir comment mener une lutte commune. Et comment ce sont les gens du soin avec les premières et premières concernées qui vont aller rencontrer la Ministre du logement pour lui dire « Vous savez, le logement, c’est important, parce que… ». Vous voyez déstabiliser en quelque sorte l’autorité politique en amenant un autre type d’acteur qui va dire « C’est une priorité dans le champ politique ». Voilà des mobilisations qui se construisent en poupée russe. Là, on est vraiment dans l’éducation populaire, l’éducation permanente, nourrie de l’expérience des premières et des premières concernées qui ont été dans ce travail analytique, etc.

C’est ça que nous, on appelle la mobilisation, l’éducation populaire, etc. au bénéfice, dans ce cas-ci, du droit au logement. Ce type de travail, on le fait avec la santé, mais on le fait aussi avec, par exemple, le statut cohabitant.

Je ne vais pas prendre un grand temps pour vous détailler ici, mais simplement vous dire qu’ici, quand des gens habitent et sont domiciliés à la même adresse et qu’ils bénéficient d’une allocation de chômage, d’une aide sociale, etc., le gouvernement a eu l’extrême mauvaise idée, depuis les années 80 et puis après, de dire « Puisqu’ils vivent ensemble à la même adresse, puisqu’il y a quelqu’un d’autre qui a un revenu, on va diminuer l’allocation de chômage, on va diminuer l’allocation sociale, le revenu d’intégration sociale, par exemple, ou l’allocation d’un handicap, etc., pour vivre, puisqu’ils vivent à la même adresse qu’un autre. » Scandaleux ! Eh bien, le même type de travail a été fait : aller à la rencontre de populations qui sont affectées dans leurs revenus par l’application de ce statut cohabitant, dans toutes sortes de sphères sociales, dans le monde du handicap, dans le monde des pensionnés, dans le monde des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale, des chômeurs, etc. Croiser les témoignages, croiser les gens, et essayer de démontrer en quoi ça affecte le droit au logement, comment ça réduit la possibilité d’accéder au logement. Vous voyez, on fait un lien avec une législation qui a l’air d’être à part du logement et qui, en fait, a un impact néfaste sur le logement.

La porte d’entrée de la santé, la porte d’entrée du statut cohabitant, la porte d’entrée du climat, dont je vous parlais tout à l’heure, où, de la même façon, on a contribué à créer une émulation entre les acteurs du climat et les acteurs de la lutte contre la pauvreté, pour dire qu’il y a une convergence de luttes qui doit aller aux bénéfices du climat et aussi du droit au logement. Ces portes d’entrée mixées qui toutes convergent pour dire un logement sain, payable, dans de bonnes conditions, au bon endroit, c’est quelque chose d’indispensable à la vie de l’individu et c’est bénéfique au profit de l’ensemble de la collectivité, du climat, des revenus, des relations sociales, de la scolarité de l’enfant, de la santé de l’enfant, etc. C’est ça qu’on conçoit, nous, comme processus d’éducation populaire, comme mobilisation.

Ici, je vous explique les processus d’éducation permanente, etc. et le processus, comment on remonte vers le politique. Mais ces mobilisations-là, évidemment, on les porte aussi dans des manifestations, on les porte dans des manifestes qui sont co-écrits avec d’autres. On les porte aussi, par exemple, en allant rencontrer les partenaires sociaux, les mutuelles, les syndicats, puisque ce sont des acteurs qui ont une puissance dans la société, qui peuvent, suivant le positionnement qu’ils vont prendre en face de ça, influencer le combat, le porter plus loin. On le porte aussi dans le champ des économistes en disant, mais est-ce que c’est tellement impayable ? On le porte aussi, ça c’est très compliqué, mais dans le champ de la finance, des banques, etc. parce que, évidemment, ce qui est une entrave au droit au logement à l’habitat, c’est la finance, c’est la spéculation, c’est le placement d’argent qui va capter du logement, etc. Donc on essaye de pénétrer des champs qui ont l’air éloignés de la lutte contre la pauvreté, mais qui ont quelque chose à voir directement avec la réduction des inégalités et avec ces combats-là. Et donc, on travaille, comme on dit au Réseau, et c’est ça notre logique d’éducation populaire : dans le dedans et le dehors.

Ce qu’on appelle le dedans : on a des gouvernements, il y a des élus dans ces gouvernements, il y a des orientations politiques, on n’a évidemment pas toujours les mêmes visions et régulièrement pas les mêmes visions. Enfin, on a encore un dispositif démocratique qui nous permet d’essayer à l’intérieur d’aller influencer, d’aller rencontrer des politiques, d’adresser des questions parlementaires au Parlement, d’inviter les autorités politiques au Réseau, d’essayer d’influencer des textes, d’essayer de ralentir des prises de décision néfastes et au contraire d’amener des propositions de textes différents. Ça, c’est dans le dedans, dans l’espace organisé démocratiquement à l’intérieur de notre pays avec gouvernements, parlements, etc.

Mais on travaille aussi dans le dehors. Le dehors, c’est complémentairement à ce qu’on fait à l’intérieur des outils démocratiques, quand ça ne suffit pas. Il faut aussi être dans la rue, il faut aussi être en manifestation, il faut parfois aussi être en action de désobéissance civile. Donc au Réseau, on va jusque maintenant à participer à des actions de désobéissance civile pour autant qu’elles soient pacifiques. Pour dénoncer, lorsqu’on a travaillé par exemple sur la campagne statut cohabitant dont l’affiche est ici, et pour dire que ça a un impact sur le logement, on a été faire des collages de nuit sur les bureaux des partis politiques, etc. Ce n’est pas de la grande désobéissance civile, mais malgré tout, c’est de la prise de risque. Et là, ça révèle : on arrive à faire parler de ça dans les médias. C’est un sujet qui vivait peu dans les médias. Il nous arrive de participer à des actions de désobéissance civile plus audacieuses, je dirais. Il y a une organisation chez nous qui s’appelle Code Rouge, qui regroupe des individus qui disent qu’au niveau climatique, ça ne va pas. Qu’il y a un pouvoir démesuré de toute la grande industrie, de la production du mass-out, des grands profits financiers, etc. Et bien, il nous arrive de participer à des blocages de sorties de camions, de sociétés pétrolières, de nuit ou de jour, avec l’un ou l’autre. Donc, la palette de la mobilisation par rapport au droit à l’habitat et par rapport à d’autres choses, mais le logement, pour nous, c’est central.

Les gens continuent à nous dire que s’il y a un premier levier sur lequel agir, c’est le logement. Le logement qu’on ne trouve plus, dans lequel on ne sait plus rester, beaucoup d’expulsions, qui coûte trop cher, pour lequel on s’endette, où on tombe malade, qui stresse, etc. Il y a beaucoup trop peu de logements sociaux, le logement privé qui coûte trop cher, des listes d’attente à ne pas finir, des propriétaires qui peuvent choisir, dès lors qu’il y a plein de « concurrents » pour se loger, ils peuvent augmenter leur degré d’exigence, etc. C’est un énorme problème !

Que ce soit par rapport à ce droit à l’habitat ou à d’autres chantiers, c’est cette manière qu’on a de proposer le travail qui, vous le voyez, est polymorphe. On ne se dit pas qu’il y a une seule manière unique de mobiliser, qu’il y a une seule manière unique d’essayer de convaincre les non convaincus. Il y a une palette de formes. Une chose à laquelle on est toujours très attentif, évidemment, c’est de ne jamais mettre en danger les plus faibles, autrement dit, les premiers et premières concernées, les témoins du vécu militants qui participent à tous ces chantiers avec nous. On crée un périmètre, parfois symbolique mais parfois réel, physiquement, de protection pour qu’ils ne soient pas mis en danger parce qu’ils sont véritablement dans une vie fragile, dans un équilibre qui peut tout le temps être déséquilibré rapidement au plan financier, au plan du droit, au plan d’une sanction, etc. On doit toujours calibrer : quand ils sont en première ligne, quand ils sont en seconde ligne, quand ils sont dans un périmètre encore plus protégé où c’est éventuellement l’équipe qui va prendre la main. Ca nous arrive de protéger davantage dans certaines actions de désobéissance civile.

Par contre, on favorise au maximum qu’ils soient en première ligne dans le débat avec l’autorité politique et on qualifie ça, nous, de l’organisation de rencontres en circuit court. On cherche à ce qu’il y ait du dialogue le plus fréquemment possible en voie directe entre des ministres et eux, des parlementaires et eux, des conseillers politiques et eux, des conseillers communaux et des bourgmestres, des maires, etc. Pas simplement pour la participation. Non pas parce qu’on se dit « participer c’est bien et donc on est généreux en faisant ça et puis… »,. Mais d’abord parce qu’on est convaincu que, dans la démocratie, on doit donner le plus possible la possibilité à tous les citoyens, quels que soient leurs capitaux financiers, culturels – capital qui malheureusement dans la pauvreté est souvent fortement affaibli – de contribuer à la construction de cette démocratie, d’être contributeurs de solutions. Ils ont une intelligence collective qui fait que ça peut nourrir vraiment par leur contribution à des solutions entendues.

On ne dit pas que les premiers et les premières concernées ont toutes les réponses mais ils ont une partie de la réponse et les oublier autour de la table, c’est s’amputer d’une partie de la réponse ; cela conduit bien plus à commettre des erreurs dans les décisions. Parfois ce n’est pas une erreur commise, parfois c’est une volonté de ne pas entendre. Alors là il faut essayer de s’imposer dans le débat démocratique autour de la table. Parce qu’on a la conviction qu’ils ont des choses à apporter, des choses qui sont non négligeables et qui complémentairement à d’autres peuvent orienter vers les bonnes décisions. Et puis c’est une question de rééquilibrage dans le champ des inégalités. Même en Belgique où on est plus sécurisé que dans d’autres pays, on est malgré tout dans un pays où les inégalités peuvent être très fortes. Dans la région où nous travaillons, la Wallonie, 25% de la population vit la pauvreté. (…) et le logement est largement responsable pour partie de la réalité du sans-abrisme en augmentation. D’ailleurs aujourd’hui, les gens concernés parlent plus du sans-chez-soirisme : « je n’ai pas de chez-moi ou je n’ai plus de chez-moi, je suis dans la rue ou je suis dans l’errance en allant loger chez l’un, chez l’autre. » Donc c’est clair que travailler de cette façon-là, c’est contribuer à un autre modèle de société qui veut que les richesses soient captées là où elles doivent être, partagées comme elles doivent l’être, pour arriver à ce que plus aucune population, demain, ne soit exploitée dans la pauvreté pendant que il y a un enrichissement éhonté des autres.

On est dans un moment sociétal difficile puisque, même en Belgique, on est dans une orientation politique qui est basée sur la méritocratie, les gens n’ont qu’à être courageux, ils n’ont qu’à faire le bon choix ils n’ont qu’à s’en sortir tout seul. Comme si la personne qui a acquis des richesses s’était faite toute seule. Personne ne se fait tout seul.

On est dans ce temps politique là, dans un temps d’affaiblissement démocratique. Alors encore plus on doit être là, je pense, par la mobilisation par l’éducation populaire, par l’éducation permanente. Et en continuant à mettre le logement et l’habitat au cœur, même s’il y a bien d’autres droits évidemment qu’il faut chercher à conquérir, à rééquilibrer et pour lesquels il faut trouver de l’égalité. J’espère que je n’ai pas été trop longue en vidéo et j’espère que j’ai pu nourrir votre débat. »