Panel sur l'avenir de la voiture !

Ce 23 juin 2025, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, intervenait en capsule vidéo dans le cadre d’un panel consacré à l’avenir de la voiture mais surtout à ce que représente la voiture dans la vie des gens qui vivent dans trop peu de tout.

Pour le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, la question de la mobilité est cruciale. Non pas parce que la mobilité serait une fin en soi, un droit au déplacement sans condition ni finalité. Mais parce que ne pas accéder à une mobilité suffisante, c’est mécaniquement augmenter le non-recours à l’ensemble des droits.

C’est confiner à l’isolement. C’est rendre des populations entières progressivement invisibles, et quand les gens cessent de se déplacer, ils disparaissent des statistiques, des enquêtes, des radars. Repliés sur eux-mêmes, réduits au trop peu de tout dans lequel ils se trouvent enfermés.

Retrouvez le retranscription complète de la prise de parole de Christine Mahy ici

« Bonjour à toutes et à tous.

Désolée de ne pas pouvoir participer au panel sur : l’avenir de la voiture chez nous et surtout que représente la voiture dans la vie des gens qui vivent dans trop peu de tout, et donc quel est l’avenir de la voiture pour eux et dans notre société ? Vous savez donc que je suis Secrétaire générale et politique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté et vous n’êtes sans doute pas sans savoir que pour le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, la question de la mobilité est cruciale.

Pourquoi est-ce qu’elle est cruciale ? Pas par le principe que n’importe qui doit pouvoir bouger n’importe où, uniquement pour le plaisir. Et encore, pour le plaisir, ce n’est pas mal de bouger.  Mais surtout parce que ne pas accéder à une mobilité suffisante, c’est forcément augmenter le non recours à tous les droits. En effet, on est en contact avec beaucoup de personnes en situation de pauvreté et on peut vous dire à quel point la difficulté d’accéder à un moyen de transport est complexe, confine à l’isolement et rend d’ailleurs des gens de plus en plus invisibles. Puisque les gens qui ne se déplacent plus, on ne les voit plus et qu’en général, les gens qui ne se déplacent plus, ils ne comptent plus dans les statistiques puisqu’ils disparaissent en fait des enquêtes qui sont faites sur qui montent dans les trains, qui montent dans les bus, qui ont une voiture, qui se déplacent en voiture, etc. Et donc ils sont de plus en plus repliés sur eux-mêmes, obligés de demander de l’aide à l’extérieur pour tout ou bien ne même plus demander de l’aide et se suffir du trop peu de tout dans lequel ils sont confinés, ratatinés.

Alors on pense souvent que la mobilité, elle conduit exclusivement à aller se former ou aller au travail. Bien sûr la mobilité permet de trouver des solutions à ces éléments-là. Mais la mobilité c’est aussi aller vers les soins de santé, c’est aussi aller voir sa famille, c’est aussi aller rendre visite à un enfant qui est placé en institution d’aide à la jeunesse, c’est aussi aller suivre des traitements longs parfois en ambulatoire, que ce soit en santé physique ou en santé mentale. Mais c’est aussi aller vers la culture. Et c’est aussi parfois tout simplement se déplacer pour se trouver au milieu de mondes qui sont en train de vivre des choses parfois chaleureuses parfois agréables, parce qu’on a besoin de casser son isolement. Et puis c’est aussi se rendre vers des tas de services sociaux, soit de l’aide alimentaire soit du CPAS. L’aide alimentaire qu’on voudrait voir disparaître.  Mais CPAS, restaurants du cœur, aller vers le monde de la justice, aller vers le PMS, aller vers des rendez-vous à l’aide à la jeunesse, aller vers des réunions de parents pour ses enfants etc. : c’est un périmètre qui est beaucoup plus large que celui dans lequel on le restreint souvent, lié à formation et emploi. Même si c’est très important de ce point de vue-là.

Pensez aussi que faire le choix de la voiture ou pas est possible, c’est oublier qu’on est dans un maillage de solutions collectives beaucoup trop faible, voire qui s’affaiblit, que ce soit en termes de mobilité avec les TEC en Wallonie, mais aussi les trains avec des gares fermées, des arrêts qui sont supprimés sur des plus petites lignes. Ceci fait qu’en ruralité, et Dieu sait si la Belgique est petite et donc la ruralité n’est pas profonde, on est très vite coupé d’une possibilité de prendre le train, donc quid de la voiture ?

Alors la voiture, l’expérience qu’on en a avec les personnes en situation de pauvreté, c’est que majoritairement elles s’en privent, même lorsqu’il leur en faudrait absolument une. Donc elles sont non seulement dans la privation de véhicule, mais donc de tout ce que ça revêt de pouvoir régler avec un véhicule. Par ailleurs, par expérience aussi, on le voit, le nombre de personnes qui trouvent un emploi, alors si c’est un emploi idéalement à durée indéterminée et que c’est avec un salaire suffisant, éventuellement la personne pourra recourir à l’achat d’un véhicule si c’est absolument nécessaire. Mais dans beaucoup de cas, on n’est pas dans du contrat à durée indéterminée, on est dans de l’intérim, on est dans du contrat temps partiel, on est dans des revenus trop bas. Et donc l’investissement dans un véhicule pour solutionner le fait de pouvoir se rendre au travail est un surcoût qui va grever fortement le budget. D’autant plus que tous les employeurs n’interviennent pas nécessairement de la façon qu’il faudrait sur les coûts réels de la mobilité au travail. Il y a des employeurs qui interviennent pour zéro, quand d’autres essayent de faire le maximum dans la prise en charge des frais. On voit d’ailleurs sur le terrain, et j’imagine que vous en rencontrez, des personnes qui vont faire du travail à domicile, nettoyer chez un ménage à un autre, etc., même dans des régions rurales, (…) qui n’ont aucun véhicule et qui doivent se déplacer de chez un client à un autre, en essayant de combiner la marche à pied, le bus, le train, etc., c’est-à-dire en alourdissant terriblement leur temps de travail, en rendant aussi les horaires très bloqués, ce qui ne plaît pas nécessairement aux clients, parce que tous les clients ne sont pas nécessairement tolérants, et donc qui sont pris dans des contraintes rudes, alors qu’elles font déjà un métier rude, et que ce sont des femmes.

Donc on le voit bien, la voiture, c’est un vrai problème, les gens voudraient s’en passer. Alors, est-ce qu’on peut passer automatiquement de la voiture à la mobilité douce ? Le Réseau se porte en faux, par rapport à ça.  Certains le peuvent, beaucoup ne le peuvent pas pour des raisons de santé, pour des raisons de territoire, pour des raisons de distance à parcourir.

Est-ce que tout le monde a la possibilité de passer à la voiture partagée ? Alors, les voitures partagées sont dans des milieux plutôt urbains. Comment fait-on en milieu semi-rural et en milieu rural ? Pour avoir une voiture partagée, il faut pouvoir accéder à une digitalisation. Il y a une inscription qui coûte assez cher, et puis il y a le prix au kilomètre. Alors, évidemment, c’est beaucoup moins cher qu’une voiture au coût direct que l’on a en charge, sauf que pour les personnes en situation de pauvreté, ces coûts-là, ils sont déjà des surcoûts par le manque de mobilité collective. Donc, c’est compliqué. Alors, on la redépose où, cette voiture ?

Par ailleurs, passer un permis de conduire aujourd’hui, c’est très coûteux, et c’est le parcours du combattant. Cela s’est complexifié à un point qui a augmenté les difficultés pour pouvoir y accéder. Et donc, c’est un premier obstacle dans le portefeuille des gens pour arriver à accéder à la voiture, et même à la voiture partagée. Peut-être que c’est une des pistes de solution, mais il ne faut pas trop y croire que cette piste va régler le problème de tout le monde. Rappelons les chiffres : une Wallonie qui souffre, 25% de la population en difficultés, pas toutes à la même intensité, mais dans ces 25%-là, il y a un pourcentage non négligeable de gens qui sont en très grande difficulté financière, et pour qui n’importe quelle dépense de plus est une dépense de trop.

Alors, on peut s’interroger aussi par rapport à la formation et à l’emploi. La charge de la résolution de la mobilité est quand même très souvent, totalement dans les mains des travailleurs. Sauf quand on est dans des services publics, ou bien avec certains employeurs qui prennent les choses en charge au maximum. Mais lorsque ce n’est pas le cas, et c’est fréquent, ce n’est pas simple. Est-ce normal que, quand il faut absolument une voiture pour aller sur des zonings la nuit, pour faire du travail à horaire décalé, où de toute façon il n’y a même pas de mobilité collective possible, lorsque éventuellement il faut absolument déposer ses enfants quelque part pour aller au travail à un autre endroit, et encore peut-être utiliser son véhicule pour se déplacer, est-ce bien normal que la charge du véhicule soit à totalité à la charge de la personne qui travaille ? Quelles sont les responsabilités des employeurs par rapport à ça ? Est-ce qu’on ne doit pas être plus contraignant sur les règles à respecter ? Est-ce que l’employeur n’a pas une responsabilité pour aider à l’accès au permis de conduire ?

Il y a des choses qui se font, mais est-ce que ça ne doit pas être davantage ? Est-ce qu’on ne doit pas se poser la question de quels sont les véhicules indispensables qui permettent à des gens de sortir de l’isolement et de la pauvreté ? Et quels sont les véhicules indispensables, qui font société, c’est-à-dire qui font des métiers qui sont absolument indispensables, qu’ils soient du champ privé ou du champ social, dont on ne sait pas se passer, qui doivent se faire à des horaires pareils, dans des endroits pareils isolés, etc. ? Considérer que l’employeur et la collectivité ont une responsabilité par rapport à ça.

Est-ce que la voiture électrique est une solution ? La voiture électrique n’est certainement pas une solution pour les personnes en situation de pauvreté. Comment s’acheter une voiture électrique aujourd’hui ? A quel prix ? Comment avoir un crédit ? Souvent, ce n’est pas possible d’avoir un crédit pour ces personnes-là. Donc c’est quelque chose qu’il faut un peu oublier dans le périmètre des solutions.

On pourrait encore avoir la solution de la voiture qui est achetée à plusieurs riverains qui habitent l’un à côté de l’autre. Mais vous savez, ce sont des solutions qui en fait sont secure, si les gens sont dans des conditions secure, parce qu’ils peuvent amortir tous chacun à leur hauteur le choc d’un problème qui va se passer, ils pourront le négocier parce qu’ils auront la possibilité financière de s’en sortir. Quand vous êtes dans trop peu de tout, c’est très compliqué de mutualiser pour acheter, parce qu’il suffit qu’il y ait un problème pour avoir des rebondissements qui vont atteindre une personne, l’autre, etc.

Alors la meilleure solution, ça reste la mobilité collective. Mais comment fait-on pour développer le TEC ? Si on dit qu’il n’y a pas assez de TEC, on fait le bus à la demande, ok, mais est-ce qu’il y en a suffisance et à quel tarif ? Et si on dit qu’il n’y a pas ça, il y a les taxis sociaux, ok, mais alors qu’on les développe. Et puis qu’ils soient aussi aux tarifs le plus bas de ce que le TEC peut proposer. Aujourd’hui, on est à 1 euro par mois, 12 euros par an. Il faudrait a minima que pour les ménages les plus pauvres, singulièrement par exemple les ménages en statut BIM, mais peut-être pas qu’eux, on reste à ces tarifs-là, voire à moins, mais pour l’ensemble de ces opérateurs-là. Donc qu’est-ce qu’on fait pour aider les taxis sociaux de façon à ce qu’ils puissent pratiquer ces tarifs-là ? Il est anormal que quelqu’un qui fait un trajet en bus et qui va lui coûter 1 euro par mois, 12 euros par an, la même personne dans le même statut à côté va le faire en taxi sociale et ça va le coûter plus que 12 euros pour un seul trajet aller-retour, puisqu’il y a un paiement au kilomètre.

Je mélange un peu la voiture et les transports en commun, mais je ne vois pas comment on peut faire autrement. Et je pense qu’il faut étudier les choses extrêmement finement si on veut que ça atteigne les personnes en situation de pauvreté. On n’a pas intérêt à creuser la pauvreté, et les solutions qui ne pensent pas aux personnes en situation de pauvreté dès le départ de l’initiative, elles laissent les gens dans la pauvreté ou elles contribuent à aggraver la situation. »