"L’accès à l’école et le droit à l’école, ils passent aussi par la gratuité scolaire !"
Ce 11 avril 2023, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, intervenait en capsule vidéo dans le cadre d‘une matinée de réflexion consacrée à la gratuité scolaire et aux politiques sociales qui devraient être mises en place pour la soutenir.
Le RWLP est un fervent militant de la totale gratuité scolaire !
- Parce que l’accès à l’école et le droit à l’école sont des leviers indispensables pour sortir de la pauvreté et réduire les inégalités.
- Parce que lorsque l’école coûte cher, c’est le portefeuille déjà plat des familles fragilisées qui trinque en premier.
- Et parce que le rapport à l’argent n’est jamais seulement économique : il connote moralement, il juge, il discrimine. Là où la gratuité recule, les inégalités avancent.
Dans cette intervention, Christine Mahy interpelle les pouvoirs publics sur les pistes de solutions dont ils disposent : automatiser les bourses d’études, mobiliser les CPAS, soutenir les initiatives communales et associatives, garantir la gratuité des repas scolaires. Mais aussi former les équipes éducatives à parler de l’argent.
Le RWLP rappelle que lutter contre la pauvreté, c’est refuser de laisser le marché ou le jugement moral, décider qui mérite d’accéder aux droits.
Retrouvez la retranscription de la prise de parole de Christine Mahy ici
« Merci de me permettre d’intervenir comme représentante du RWLP, dans le cadre de cette matinée de réflexion en lien avec la gratuité scolaire et les politiques sociales qui devraient mises en place pour la soutenir.
La vidéo est beaucoup moins conviviale que de pouvoir vous rencontrer sur vos questionnements et d’avoir le plaisir d’être avec vous dans une salle. J’en suis désolée. Je vais vous partager en quelques minutes, la réalité de ce que je peux apporter comme Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, au débat qui sera le vôtre, ce matin.
Lorsqu’on parle de gratuité scolaire, vous vous doutez bien que le RWLP est un fervent militant de la totale gratuité scolaire, qui l’espère et qui attend de la Fédération Wallonie Bruxelles qu’elle avance plus vite et plus fort en la matière. On sait que ce n’est pas simple au niveau des financements. Mais on doit se demander dans ce pays, à tous les niveaux de pouvoir, quelle est l’importance qu’on accorde aux enfants et aux jeunes dans leur scolarité, et particulièrement à leurs parents ? Lorsqu’ils sont de milieux populaires, plus précaires, parfois dans l’extrême pauvreté ou bien dans un appauvrissement croissant, qui aujourd’hui les confrontent à des réalités très dures de la vie. On sait que d’autres droits sont très difficiles d’accès pour nombre de ces familles. À savoir le droit au logement, le droit à la mobilité, le droit à la santé, etc. Toutes choses pour lesquelles les parents en général mènent un combat, pour que leurs enfants ne soient pas des victimes du fait d’être dans le trop peu de beaucoup de choses au niveau de ces droits-là.
L’accès à l’école et le droit à l’école, ils passent aussi par la gratuité scolaire. On pourrait croire que la gratuité scolaire est une question indépendante de la relation à l’école, de la réussite scolaire, de la manière dont les parents peuvent avoir confiance en l’école, etc. Détrompons-nous. C’est bien sûr une question de portefeuille. Si l’école coûte cher, ça pose problème dans les ménages. On ne sait pas de quoi se passer d’essentiel dans les ménages pour payer les frais scolaires. C’est aussi une réalité qui pollue une relation triangulaire, entre enfants, monde de l’école et parents. Pourquoi cela la pollue ? Parce que le rapport à l’argent n’est pas seulement un rapport économique – au sens quelque chose est dû et coûte autant. On sait que le rapport à l’argent a un sens moral ou connote moralement la manière dont les gens sauront payer ceci ou pas cela. On sait que c’est très normé en fonction des modes de vie que chacun a. On sait qu’on va considérer que quelqu’un fait une bonne dépense ou une mauvaise dépense, qu’il s’est bien organisé pour avoir l’argent. C’est aussi un instrument qui permet de s’occuper de façon un peu intrusive de comment on vit à la maison. Un enfant qui ne pourra pas payer quelque chose à l’école, mais dont on connaîtra une partie de la vie familiale ; en se disant « mais on a vu le papa faire telle chose, la maman cela, ils n’achètent pas les bonnes choses, on a éventuellement un gsm, une TV à écran plat, etc ». On voit à quel point ce rapport à l’argent, il est bien plus qu’économique ; il dit quelque chose de la manière dont on va évaluer les gens dans la société. Lorsque dans un champ professionnel – celui de l’enseignement -, on entre par cette porte d’entrée-là aussi dans la relation avec les parents, on risque de polluer très rapidement la construction d’une relation qui devrait être assainie de cela, pour se poser la question de qui rencontre qui, indépendamment de cette dimension-là. C’est pour cela que l’on croit très fortement à la gratuité scolaire.
Elle est loin d’être totale aujourd’hui. On sait qu’elle va très progressivement du maternel au début du primaire, en douceur ; et qu’elle est loin d’être encore à l’objectif d’atteindre l’enseignement secondaire. Or, on sait que là où cela coûte particulièrement cher, c’est notamment dans l’enseignement qualifiant. Il faut du matériel, des choses comme ça. Les personnes qui sont dans la salle savent tout ça.
On doit se demander aujourd’hui comment soutenir cette dynamique de gratuité scolaire, indépendamment de la rapidité ou de la lenteur avec laquelle la Fédération Wallonie Bruxelles peut avancer dans le domaine ?
Il y a évidemment une manière importante de pouvoir soutenir, c’est de jouer son rôle dans l’enseignement secondaire notamment, au niveau de l’utilisation de la bourse d’études. Et donc, de réduire le non recours au droit à la bourse d’études dans l’enseignement secondaire. Non recours très important parce que c’est un droit méconnu, par beaucoup de familles. Énormément de familles de milieu populaire, moins aisées ne savent pas que cela existe. Par ailleurs, c’est d’une grande complexité, une fois qu’il est nécessaire d’y accéder. Et puis les sommes d’argent accordées peuvent être dérisoires, par rapport aux dépenses qui sont engendrées dans l’enseignement secondaire. Un soutien de ce point de vue-là, à ce moment-là, est très important. Une bonne pratique à mettre en place, c’est qu’il faudrait automatiser ces bourses d’études et en attendant d’automatiser – ceci n’étant pas encore sur la table et à l’agenda – il faudrait en tout cas simplifier, se rendre disponibles dans toutes les périodes d’introduction des demandes de bourses d’études, amener toutes les écoles à avoir l’obligation d’informer à la fin de l’enseignement primaire, au début du secondaire, et, chaque fois qu’un jeune entre dans le secondaire quelque part, change d’école, etc, de soutenir les parents pour compléter ces documents. Aujourd’hui, il y a un peu d’aide de l’administration de la Fédération Wallonie Bruxelles, mais elle est largement insuffisante. Il faut avoir recours au terrain associatif et aux services publics divers et nombreux pour accueillir ou aller proactivement vers les parents pour les aider à compléter ces bourses d’études. C’est une des portes d’entrée pour soutenir les familles.
Il devrait aussi y avoir une négociation, pour que toute aide financière liée à l’enseignement qui devrait passer par le CPAS, soit quasiment automatiquement accordée. Et que cela ne soit pas des aides remboursables. C’est-à-dire que si la Fédération Wallonie Bruxelles n’arrive pas à l’assumer seule, il faut que le CPAS joue son rôle résiduaire. Évidemment, ça veut dire que les familles doivent passer la porte du CPAS. Toutes ne le font pas, toutes ne veulent plus le faire et certaines le font ; alors, comment peut-on à partir des CPAS avoir une position qui soit relativement commune, dans une souplesse d’accueil par rapport à ces dépenses-là et ces frais-là ; puisque tout le monde est d’accord de dire qu’il faut investir sur la générations des enfants, pour qu’ils souffrent le moins possible des faits de discrimination, de relégation, pour que le moins possible, ils auto-intègrent le fait de ne pas mettre leurs parents en difficultés, en réclamant de l’argent, alors qu’ils savent que c’est difficile à la maison, mais qu’au contraire, ils sentent de la souplesse par rapport à ça. Il y a du travail à faire pour assouplir les pratiques, pour rendre plus rapides les décisions ; parce que, entre le moment où il y a besoin de l’argent à l’école et le moment où il pourrait être acquis en passant par le CPAS, il pourrait y avoir un long temps qui va poser problème. On se demande s’il n’y a pas moyen d’avoir une espèce de droit de tirage pour une famille qui en a besoin, qui est en difficultés.
On peut avoir du soutien à travers des communes. On sait qu’il y a des autorités communales qui interviennent, par exemple, pour la première rentrée scolaire, de façon à payer l’ensemble du matériel nécessaire et encore à payer dans certaines années scolaires. On sait qu’il y a des écoles qui interviennent pour des abonnements à des revues, à des publications, pour l’ensemble des enfants d’une commune, de façon à ce que tous accèdent à la même information. On sait qu’il y a des bibliothèques très proactives, qui se rendent dans les écoles très populaires, aident les écoles pour éviter tout achat de livres par les enfants et les jeunes dans la scolarité. Toutes ces pratiques-là, c’est de bon sens qu’elles se développent, qu’elles soient en soutient direct du portefeuille des parents, indirect de l’école, mais surtout au bénéfice des enfants pour qu’ils ne ressentent pas ces discriminations qu’ils peuvent subir. La pauvreté est quelque chose que des enfants absorbent très rapidement et qui malheureusement, les conduit à des comportements de retrait, en se disant « mais dans le fond, j’ai pas envie, mais dans le fond, je ne sais pas faire,… ». Ils deviennent vite solidaires de la complexité de la vie de la famille, et on peut les comprendre.
On peut aussi avoir toute une série d’initiatives de quartier ou de services publics de quartier, je pense à des AMO qui sont dans le champ de la prévention, en matière d’aide à la jeunesse, qui peuvent être des acteurs. On peut penser à des maisons de jeunes, à des maisons de quartier, à des centres d’expression et de créativité, à des centres culturels, etc. qui peuvent être des acteurs potentiels en soutien de l’école pour qu’existe dans et autour de l’école une série d’activités qui ne soient pas payantes du tout pour les enfants, les jeunes, pour leurs familles. Il y arrive qu’il y ait des bonnes pratiques avec des écoles qui accueillent des parents dans l’école en même temps que les jeunes, etc. On peut se dire que ces acteurs-là peuvent être des moteurs autour et avec l’école sur un territoire où l’école n’est alors plus vécue comme une entité isolée du quartier. Maintenant, il faut quand même veiller à ce que la Fédération Wallonie Bruxelles, par l’enseignement, continue à évoluer dans son dispositif de gratuité. Parce que, même si l’école était gratuite, toutes ces collaborations seraient intéressantes. Tant mieux si elles peuvent soulager le portefeuille de parents, mais aussi de l’école, des pouvoirs organisateurs qui doivent le retourner vers les parents.
Ce qu’il ne faut pas et qu’il faut réduire absolument, c’est de passer par la contribution supplémentaire ou déguisée des parents à payer les frais de scolarité. À quoi, on peut penser ? On fait des fancy-fairs, les parents viennent dépenser. On va vendre des pizzas, des lasagnes, des billets de tombola, etc. On sait à quel point cela met en difficultés les familles du monde populaire qui n’ont pas nécessairement les moyens d’acheter ce que les enfants ramènent à la maison ; mais ils ne sont pas nécessairement sur un territoire ou dans un quartier où on peut se vendre à l’un, l’autre, les produits qui reviennent parce qu’on est dans des conditions socio-économiques relativement similaires et on n’a pas les moyens à dépenser pour ça. Et puis, il n’y a pas de raison que les parents payent deux fois, trois fois l’école par toutes sortes d’activités qui en font leur financement. Il faut trouver d’autres manières de faire.
Voilà des pistes. On pourrait penser aux repas scolaires, aussi. Nous, on prône depuis longtemps la gratuité des repas scolaires. Il y a des écoles qui en mettent en place. C’est aussi quelque chose qui peut fortement alléger le portefeuille des parents, qui peut faire vivre des producteurs locaux, de la transformation locale, etc. C’est quand même ça les projets d’avenir pour notre société et pour une école inscrite dans la société.
Rien de simple. C’est un sujet qui continue à animer terriblement les témoins du vécu militants qui nous fréquentent au niveau du RWLP, qui continue à être une inquiétude permanente, à être un élément qui cristallise les inégalités. Pas seulement parce qu’on ne sait pas payer, mais aussi parce que l’argent est connoté moralement. L’argent est normé. Il y a des jugements de valeur sur comment on gère ou pas. La gratuité, par exemple, n’est pas évaluée de la même façon si on l’attribue à une personne pauvre ou si quelqu’un d’aisé bénéficie de la gratuité sur des tas de choses. Je pourrais vous donner des tas d’exemples où ce sont les catégories sociales les plus élevées qui bénéficient de beaucoup de gratuité dans notre société, de prix d’amis, de réductions, etc. Alors que, quand on est dans un portefeuille étroit, c’est exactement l’inverse. Parce que tout coûte proportionnellement trop cher, et on a accès à rien de ces dispositifs où il faut avoir une capacité d’épargne et de préfinancement pour y accéder. Je pense qu’une des solutions aussi pour régler la question de la gratuité scolaire, et pour évoluer dans un point de vue d’équipe pédagogique, etc, c’est d’avoir des formations à destination des enseignants, des équipes éducatives, des personnes qui s’occupent des repas dans une école, etc. pour parler de l’argent. Et pour aborder ce sujet extrêmement tabou dans notre société, sauf quand il s’agit de pointer du doigt parfois la famille pauvre qui a du mal à joindre les deux bouts ou celle dont on estimera qu’elle a commis des erreurs et que donc ce n’est pas normal qu’elle bénéficie de la gratuité. Je pense qu’un travail de formation à l’intérieur des hautes écoles, dans la formation continue, etc. est vraiment très important dans ce domaine. »