Intervention de Christine Mahy le 27 avril 2023 au colloque « Une place dans une bonne école pour chaque enfant »
Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la pauvreté, est intervenue le 27 avril 2023 au colloque « Une place dans une bonne école pour chaque enfant », organisé par l’Aped.
Dans sa prise de parole, Christine Mahy s’est centrée sur l’importance de la mixité sociale dans les écoles, en lien avec les réalités vécues par les familles confrontées aux inégalités et aux institutions.
Pour Christine Mahy : « L’école doit tout mettre en œuvre pour faire de la mixité sociale. Et on ne pourra pas faire de mixité sociale, si on n’enlève pas des privilèges à ceux qui veulent les garder et si on n’en donne pas à d’autres. D’ailleurs ce n’est pas donner des privilèges, mais garantir du droit : du droit aux familles, du droit aux enfants, du droit aux enfants dès le maternel et jusque dans le secondaire et le plus tôt possible dans la mixité sociale. Parce qu’on le voit dramatiquement – et on n’a pas à le reprocher aux familles, on n’a pas à le reprocher aux enfants, aux jeunes, etc. -, plus on est ratatiné dans un espace de vie étroit qui n’ouvre pas des portes dès le plus jeune âge, plus on intègre comme la norme la réalité du trop peu de tout que les dispositifs sociétaux nous offrent, l’école en particulier. Et donc, plus on intègre comme la norme le trop peu de tout, parce qu’on n’a pas l’air d’être à la hauteur, on n’est pas au bon moment, au bon endroit, on fait le bon choix, on ne s’y prend pas bien, on n’est pas dans les bons rythmes, on n’a pas compris les normes, etc, plus on se convainc de la disqualification dans laquelle on est. »
Retrouvez ci-dessous la retranscription intégrale de l’intervention de Christine Mahy
« Lorsque j’ai eu l’honneur de recevoir le Docteur Honoris Causa à l’Université de Liège, j’ai justement dit à l’Université que je trouvais que dans tous les cursus de l’université, il serait de bon ton d’avoir un module sérieux – quantitativement – pour étudier les inégalités en toute matière et leur impact sur la pauvreté. Si on ne se dit pas que l’ensemble des acteurs professionnels d’une société, tous métiers confondus – bien sûr dans l’enseignement, mais partout ailleurs – doivent agir sur les inégalités pour éliminer la pauvreté, l’école toute seule ne le réussira que difficilement. Même si l’école a beaucoup à faire, qu’elle doit le faire absolument, qu’elle doit bouger. C’est mon point de vue. Je vais essayer d’être courte aujourd’hui.
Je viens du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. Cela veut dire que l’apport que je peux donner aujourd’hui, il nous vient de familles que nous rencontrons régulièrement et qui sont confrontées à toutes les institutions de la société. Toutes, d’une façon ou d’une autre, les maintiennent dans le trop peu de tout. Toutes focalisent sur les inégalités en quelque sorte et donnent peu d’opportunités de pouvoir sortir de ces ségrégations qu’on vit dans l’école, mais aussi dans d’autres domaines. C’est pour ça que j’ai apprécié d’entendre les jeunes d’entrée de jeu aujourd’hui et d’entendre aussi qu’ils voyaient la ségrégation au sens large, en disant : ²on fait des vidéos sur tout ce qui concerne la ségrégation dans la société². En effet, le lieu de l’école est un lieu de ségrégation. Il en est un majeur, mais d’autres lieux le sont aussi.
Un espoir dans l’école qui se dissout
Ce que je peux vous transmettre de la part des familles, cela ne vous étonnera sans doute pas : c’est qu’a priori, tant qu’on n’a pas encore été en confrontation avec l’école ou bien si on n’a pas gardé un extrêmement mauvais souvenir de l’école pour soi-même, on espère beaucoup de l’école. Et puis, malheureusement, l’espoir dans beaucoup de situations (pas toujours : on ne doit pas faire de généralité), il se liquéfie, il se dissout, il devient compliqué, etc. Il devient compliqué parce que finalement, l’école rencontre extrêmement difficilement – ou ne rencontre pas et, dans certaines écoles, ne veut pas rencontrer – les critères que vous mettez derrière votre proposition d’une école avec une place librement choisie d’une certaine façon, mais aussi désignée, qui soit garantie, donc qui offre de la sérénité, qui offre qu’on sorte du stress, etc., qui soit proche, qui soit de qualité, qui soit gratuite et qui soit dans la mixité. En fait, si on résolvait ça, évidemment, on résoudrait une énorme partie du problème de la ségrégation qui existe.
Mixité sociale
Je vais me focaliser principalement sur la mixité parce que ça me paraît quelque chose de particulièrement intense et prégnant. L’école doit tout mettre en œuvre pour faire de la mixité sociale. Et on ne pourra pas faire de mixité sociale, si on n’enlève pas des privilèges à ceux qui veulent les garder et si on n’en donne pas à d’autres. D’ailleurs ce n’est pas donner des privilèges, mais garantir du droit : du droit aux familles, du droit aux enfants, du droit aux enfants dès le maternel et jusque dans le secondaire et le plus tôt possible dans la mixité sociale. Parce qu’on le voit dramatiquement – et on n’a pas à le reprocher aux familles, on n’a pas à le reprocher aux enfants, aux jeunes, etc. -, plus on est ratatiné dans un espace de vie étroit qui n’ouvre pas des portes dès le plus jeune âge, plus on intègre comme la norme la réalité du trop peu de tout que les dispositifs sociétaux nous offrent, l’école en particulier. Et donc, plus on intègre comme la norme le trop peu de tout, parce qu’on n’a pas l’air d’être à la hauteur, on n’est pas au bon moment, au bon endroit, on fait le bon choix, on ne s’y prend pas bien, on n’est pas dans les bons rythmes, on n’a pas compris les normes, etc, plus on se convainc de la disqualification dans laquelle on est. Il y a une auto-intégration forte, puissante et rapide dans la vie des enfants et des jeunes, du fait de penser ²tout ça n’est pas pour moi…².
Heureusement, il y a des jeunes, des enfants, des familles, des parents qui osent affronter, qui osent parfois se rebeller, etc. Cela peut se retourner contre eux parfois, du fait d’oser en quelque sorte s’attaquer au système. Mais tant mieux qu’il y ait des groupes et des collectifs comme vous venez d’en parler.
Tout à l’heure quand vous avez dit qu’il faut que certains perdent des privilèges pour que d’autres en gagnent, perdre des privilèges, c’est aussi gagner autre chose. Cela serait aussi gagner en ouverture démocratique pour ceux qui possèdent tout, en paix sociale potentielle, en intérêt pour la diversité dans la société. Il y a des riches qui sont peut-être prêts à cela, mais il y a des riches cyniques aussi qui s’en foutent. Je pense que c’est par la réglementation et la contrainte qu’on doit pouvoir mettre en place des dispositifs.
J’ai bien lu que dans votre proposition de décret, il y a de la réglementation et de la contrainte, qu’il y a aussi une ouverture au droit à la liberté, puisqu’il y a encore un choix possible. Il n’empêche qu’il y a de la contrainte et moi, je pense qu’on est dans une société dans une violence telle aujourd’hui que, si on ne réglemente pas en cette matière-là, comme en matière climatique, comme dans bien d’autres matières, si on ne régule pas pour arrêter la captation des richesses par toujours les mêmes, on n’en sortira pas. Et l’école doit jouer son rôle dans ce sens-là aussi. Une richesse, c’est la mixité sociale. Empêcher la mixité sociale, c’est vraiment une violence ultime. Donc tout ce qui est une entrave la mixité sociale, je pense, doit être combattu fortement.
Je voudrais juste faire une comparaison. Vous m’avez rappelé le chercheur britannique Wilkinson, qui avait sorti toute une étude sur l’égalité meilleure pour tous. Ce qu’il avait étudié, ce n’était pas l’école, mais l’état de santé de population sur tous les continents dans le monde entier en comparant les pays où les écarts de revenus étaient les plus bas et les pays où les écarts de revenus étaient les plus élargis. Il avait pu constater que l’état de santé de l’entièreté de la population sur divers items (mortalité infantile, diabète, obésité, etc.) était meilleur, y compris pour les plus riches, partout où les écarts de revenus étaient les plus bas. Partout où les écarts de revenus étaient plus importants, l’état de santé de tout le monde, y compris des plus riches, était moins bon. Alors, évidemment, l’état de santé était beaucoup moins bon pour les plus pauvres. Mais cela dit que, dans l’intérêt collectif, on a intérêt à avoir une école dans la mixité sociale, absolument.
Je trouve qu’il y a de l’audace au travail que l’Aped (Appel pour une école démocratique) fait. Et nous y adhérons parce qu’il faut prendre des directions audacieuses. Il faut oser aller vers des chemins dont certains disent qu’ils sont impossibles. L’impossible et l’inadmissible, c’est ce qu’on vit aujourd’hui. Et donc, pour enrayer cet impossible et cet inadmissible, je pense qu’il faut aller absolument dans ce sens-là.
Je terminerai en disant que nous soutenons toute la démarche et sommes prêts aussi à pouvoir être à des endroits de discussion pour se demander comment la démarche, elle peut être réfléchie sur les sphères urbaines, sur les sphères rurales, sur des particularités, etc. Je trouve que c’est très, très important. On a besoin dans cette société, de la mixité partout, en tout, et rapidement.«