"Il y a une absolue nécessité de lier les deux questions : fin du monde et fin du mois."
Dans un contexte où les crises sociales et climatiques s’entremêlent et s’intensifient, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la pauvreté, était l’invitée ce 28 mars 2025 du « Tournant », aux côtés de Féris Barkat, cofondateur de l’association « Banlieues Climat ».
Elle rappelle que la question climatique ne peut pas être isolée des réalités sociales et des rapports de force. Dans cette perspective, il s’agit des réalités vécues notamment des droits fondamentaux qui restent inégalement accessibles, comme le logement, l’alimentation, la mobilité ou la santé.
Elle insiste sur la nécessité de lier fin du monde et fin du mois, sans les opposer. Pour Christine Mahy, ce chemin est possible dès lors qu’on réconcilie ces deux dimensions à partir des réalités vécues, de la perception que les personnes peuvent acquérir du fait que ces enjeux les touchent déjà, et les toucheront encore davantage, en particulier celles et ceux qui en subissent le plus fortement les conséquences.
Elle insiste également sur l’importance de la co-construction : « il faut construire avec les gens, il faut laisser émerger ». Ce travail permet de créer du lien entre des personnes qui ne se rencontreraient pas autrement, mais aussi de reconstruire un lien social où chacun.e peut se réapproprier des savoirs, sortir de l’idée que « ce n’est pas votre affaire », et retrouver une capacité d’agir.
Selon Christine Mahy, ce processus contribue à retisser de la confiance en soi et envers les autres, à renforcer le collectif et à nourrir des dynamiques démocratiques capables d’ouvrir des espaces de compréhension et d’action partagée face aux enjeux sociaux et climatiques.
Ecoutez la prise de parole de Christine Mahy dans son intégralité
Retrouvez ci-dessous la retranscription intégrale de l’intervention de Christine Mahy
« La question climatique, écologique, environnementale, elle n’est pas dissociée des rapports de force, des injustices sociales. Et donc il faut mener un combat. Il faut partir des gens. Et la manière dont nous, on essaye de le faire, c’est de travailler sur les droits que les gens n’ont déjà pas, ou insuffisamment. Cette espèce de violence qui écrabouille toujours les mêmes. A travers ce qui est atteint le plus directement par le climat dans leur quotidien […], c’est le droit au logement, c’est le droit à l’alimentation, c’est le droit à la mobilité, c’est le droit à la santé, etc. Et quand on arrive à relier ce droit qui n’existe pas encore, avec l’accablement qui est subi par les contraintes climatiques et le risque qu’en effet les politiques mises en place passent à côté d’eux une fois de plus, là on sent qu’il y a de la mobilisation qui peut monter. »
« Est-ce qu’on ne peut pas parler d’écologie à des personnes qui sont déjà dans une misère économique et sociale ? », interroge le journaliste Arnaud Ruyssen.
« Il y a une absolue nécessité de lier les deux questions fin du monde et fin du mois. Même si, en parallèle, on doit continuer à défendre des droits immédiats, des droits vitaux, lorsque les gens sont dans du sous-droit total. Mais avec ceux et celles qui ont encore la force, l’énergie, une disponibilité d’esprit, celles et ceux qui ne sont pas complètement par terre, on peut lier les deux.
Aujourd’hui, un groupe de militants travaille avec la coopérative Paysans-Artisans et mène une recherche participative. Ils sont devenus des consommateurs-acheteurs des magasins de la coopérative dans des conditions facilitées, mais dans tout un processus de rencontres avec les producteurs et la coopérative, de questionnement sur l’agro-alimentaire, sur les grandes chaînes de distribution. A la fois avoir le bénéfice de pratiquer quelque chose pour voir qu’est-ce que cela transforme quelque chose dans ma vie ? Est-ce que je suis capable de m’en accaparer ? Comment est-ce que cela va modifier mon rapport à la nourriture ? Mais aussi comment est-ce que je comprends un dispositif qui produit autrement, qui veut protéger la planète ? Et comment je comprends mieux les dispositifs d’exploitation au niveau alimentaire dans le monde ?
Ce chemin il est possible de le faire, de notre point de vue, dès lors que l’on sait réconcilier le travail sur la fin du monde et le travail sur la fin du mois, à travers la réalité vécue et donc la perception que les gens peuvent acquérir du fait que ça les atteint déjà, et ça va les atteindre beaucoup plus. Et eux les premiers, en étant les victimes les plus importantes.
On a fait un travail similaire qui a conduit à écrire un Pacte logement énergie pour les portefeuilles plats. On a un groupe de travail sur la rénovation énergétique. Comment peser sur les décisions politiques pour que les budgets qui vont arriver en matière de rénovation énergétique n’échappent pas à ces populations-là, dans un droit au logement qui est largement accablé ?
Les gens sont totalement en capacité de comprendre. Si on part de leurs réalités à eux, de leur vocabulaire, de leur temporalité, de leur rythme, des lieux où ils existent et des périmètres dont ils peuvent se saisir, et élargir l’espace pour avoir une vie augmentée.
Augmentée ne veut pas dire accumuler des richesses, pour consommer et dépenser plus. Augmenter c’est la réalisation de l’humain, sa capacité d’être en prise avec la réalité, de pouvoir l’influencer. »
« Oublie t’on le facteur social, la précarité dans les politiques de transition énergétique et écologique aujourd’hui ? », questionne Arnaud Ruyssen.
« Certains ne veulent pas considérer que c’est important, qu’il faut marcher avec ceux qui ont les moyens pour avancer le plus vite possible. Il y a ceux qui oublient parce que c’est complexe, parce qu’il faut inverser la logique financière. Il faut décider résolument d’accorder les moyens financiers et aussi d’organiser les dispositifs en fonction des inégalités. Les critères d’attribution, d’organisation, de priorisation, de préfinancement, ne sont pas les mêmes que ceux que l’on peut appliquer à une classe sociale qui va pouvoir se saisir de tous les dispositifs. Cela veut dire que l’on décide de s’attaquer aux rapports de force de la société, en disant, résolument, nous avons envie que cette partie-là de la population aille beaucoup mieux. Ose-t-on s’attaquer à la distribution des richesses et de leur usage ? Il faut aussi sortir de l’idée qu’on doit tout travailler à travers des primes individuelles et des dispositifs individuels. On doit pouvoir travailler sur le sens collectif. On pourrait accentuer toutes les dynamiques de rénovation par quartier, mais pas les quartiers les plus aisés qui ont la possibilité de s’engager là-dedans. Quand on dit qu’on fait des communautés d’énergies, comment va-t-on mettre des critères pour commencer les communautés d’énergies, là où le logement est le plus en difficulté et où le portefeuille des gens est le plus accablé, etc ? Donc il y a absolument de la régulation à faire. Elle doit être de conduire à plus vers ceux qui en ont besoin, moins vers les autres. Il faudrait même pour ces derniers plafonner les consommations puisqu’on sait quand même que les populations pauvres sont les premières accablées par les conséquences climatiques mais sont celles qui sont le moins à l’origine de la pollution générale. Ce sont les catégories sociales supérieures qui sont le plus polluantes. »
« L’enjeu de la transition serait-il un moyen à l’échelle locale pour reconstruire des projets qui vont faire de nouveaux liens sociaux ? », demande Arnaud Ruyssen.
« (…) Oui, il faut co-construire avec les gens. Il faut laisser émerger. Cela crée rapidement du lien avec des catégories de gens qu’ils n’auraient jamais rencontré. (…) Du lien social où l’on se sent le droit d’être dans une appropriation de connaissance, dont la société nous disait ²c’est pas votre affaire, laissez faire les intelligents, les intellectuels. Ils s’occuperont bien de vous. Attendez, ça arrivera un jour². Du lien de dynamique sociale et de vie collective. Mais du lien qui relie à un processus de confiance en soi-même, de confiance en les autres. Souvent, il y a ça à retisser quand on vit dans un monde où on est écrabouillé. Cette confiance, elle nourrit du collectif, qui nourrit les processus démocratiques et donc nourrit le fait d’apprendre à se rebeller par la construction positive d’idées, d’actions, de processus et d’extension. »