« Où sont les pauvres dans la crise écologique ? »

En juin 2025, paraissait Laudito Si’, l’encyclique du pape François appelant à une conversion écologique et à un changement profond de nos manières de vivre et de penser. Pour célébrer l’anniversaire de ce texte, le Centre Avec et le Forum St-Michel avec plusieurs partenaires, ont mis sur pied un cycle de 4 conférences participatives intitulé « Pour un avenir désirable au temps des crises écologiques.

Dans ce cadre, Christine Mahy, secrétaire générale et politique du Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté prenait part la conférence « Où sont les pauvres dans la crise écologique ? » organisée 9 septembre 2025.

Pour Christine Mahy, il est essentiel de rappeler que les crises écologiques et sociales sont profondément liées et qu’elles ne peuvent pas être pensées séparément. Elle insiste sur le fait que la pauvreté ne se limite pas à une question de revenus, mais qu’elle renvoie à une limitation concrète des droits et des possibles dans la vie quotidienne.

Elle rappelle ainsi que « Les personnes les plus exploitées, les plus fragilisées, les plus vulnérabilisées, celles qui sont spoliées parce qu’elles ne disposent pas des droits vitaux stabilisateurs qui permettent de s’inscrire dans la société et de pouvoir donner une amplitude à sa vie, en général, elles disposent d’un certain nombre de droits qui, plutôt que d’aller vers une vie amplifiée, confinent à une vie rétrécie pour tenir dans la survie. C’est un peu ça le trajet de la pauvreté, c’est comment on tient dans la survie et donc forcément comment on confine plutôt que de donner de l’amplitude. »

Elle rappelle également que les personnes concernées par la pauvreté ne sont pas en dehors des questions environnementales et climatiques. Au contraire, elles y sont pleinement confrontées car ces enjeux touchent directement à leurs conditions de vie et à leurs accès aux droits.

Un des premiers droits concernés est celui du logement. Comme Christine Mahy l’explique, « Aujourd’hui, on le sait, le logement, s’il n’est pas isolé, s’il n’est pas en bon état, s’il est difficile à chauffer, va coûter cher, va poser problèmes, provoque des problèmes sur la santé. Et si les personnes n’ont pas le potentiel de faire évoluer ce logement, ce qui est le cas extrêmement majoritairement des personnes qui connaissent la pauvreté socioéconomique puisque généralement elles sont locataires, donc avec peu de latitude de décision sur ce qui leur arrive. Elles sont dépendantes d’un marché privé du logement ou d’un marché social du logement hyper concurrentiel et quasi inaccessible. »

Elle ajoute également « Je pourrais aussi vous parler de toute la question de la santé. On a travaillé sur ce qu’on a appelé « logement sous baxter ». Ça veut dire quoi ? Que la politique du logement est malade. Il n’y en a pas assez, c’est trop cher, c’est de mauvaise qualité, il y a des marchands de sommeil… Bref, tout ce qu’on entend tous les jours et tout le temps. Mais par ailleurs, la politique du logement en termes de rénovation par rapport au climat, elle produit des tas d’effet Mathieu. Qui peut capter les moyens que l’autorité publique met en place ? Celui qui s’est fait préfinancer, celui qui est propriétaire etc. ; les autres, ça leur passe largement en dessous du nez. »

Dans son intervention, Christine mahy pousse la réflexion encore plus loin en articulant logement, santé, mobilité, alimentation et inégalités sociales dans les politiques climatiques et environnementales, et en interrogeant les choix de société qui sont posés aujourd’hui.

Regardez la conférence dans son intégralité ci-dessous

Retrouvez ci-dessous la retranscription intégrale de l’intervention de Christine Mahy

« Bonsoir. Merci de m’avoir invité. Je vais essayer de vous parler de ces dynamiques participatives que nous pratiquons à l’échelle d’un Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, relié à un Réseau belge de lutte contre la pauvreté et en relation avec d’autres réseautages qui essayent d’agir sur le lien intime entre toutes les formes d’exploitation, donc l’exploitation de la terre, l’exploitation des humains, les références au capitalisme qui ont été évoqués précédemment. Et donc peut-être de l’inscrire dans du très concret.

Les personnes les plus exploitées, les plus fragilisées, les plus vulnérabilisées, celles qui sont spoliées parce qu’elles ne disposent pas des droits vitaux stabilisateurs qui permettent de s’inscrire dans la société et de pouvoir donner une amplitude à sa vie, en général, elles disposent d’un certain nombre de droits qui, plutôt que d’aller vers une vie amplifiée, confinent à une vie rétrécie pour tenir dans la survie. C’est un peu ça le trajet de la pauvreté, c’est comment on tient dans la survie et donc forcément comment on confine plutôt que de donner de l’amplitude.

Je voudrais d’abord bien redire et confirmer que ces personnes avec qui on travaille, qu’on rencontre au Réseau de lutte contre la pauvreté qui sont des militants, qui sont associés à des processus participatifs que nous organisons, mais parfois reliés à d’autres processus participatifs qui sont organisés, avec plus ou moins d’intensité, avec les risques de la déception à l’issue, avec les risques de ne pas être écouté, avec les tous les risques qui ont été évoqués tout à l’heure, sont totalement et pleinement intéressées à la question environnementale et climatique. Dès lors qu’il y a des espaces qui leur sont réservés tenant compte de toutes les contraintes dans lesquelles elles sont pour se déplacer notamment. Il s’agit de s’interroger sur comment on lève tous les obstacles à la possibilité d’être ensemble pour réfléchir, pour travailler, pour questionner.

 

Elles sont totalement et pleinement intéressées à la question environnementale et climatique, d’abord parce que c’est directement relié à des droits qui leur sont empêchés. Un premier droit auquel la question climatique et environnementale est reliée, c’est le droit au logement. Aujourd’hui, on le sait, le logement, s’il n’est pas isolé, s’il n’est pas en bon état, s’il est difficile à chauffer, va coûter cher, va poser problèmes, provoque des problèmes sur la santé. Et si les personnes n’ont pas le potentiel de faire évoluer ce logement, ce qui est le cas extrêmement majoritairement des personnes qui connaissent la pauvreté socioéconomique puisque généralement elles sont locataires, donc avec peu de latitude de décision sur ce qui leur arrive. Elles sont dépendantes d’un marché privé du logement ou d’un marché social du logement hyper concurrentiel et quasi inaccessible. Dans le logement privé, on a laissé aller tout au marché en faisant du logement un bien marchand, alors qu’il devrait être un droit de base garanti à tout le monde. Et donc les plus mal logés, les plus mal chauffés, etc. vont subir les conséquences aussi des évolutions dont elles ne seront pas maître et qu’elles n’auront pas la possibilité de mettre en œuvre.

Cette année-ci, c’est déjà le 4e anniversaire des inondations. Nous sommes allés rencontrer une assemblée d’habitants dans la vallée de la Vesdre qui se sont réunis et que nous avons écoutés assez longuement. Leur a donné la parole pleinement pour entendre ce qu’ils avaient à dire 4 ans après. Et 4 ans après, ça peut donner la chair de poule. Alors, c’est variable suivant les personnes mais ça peut donner la chair de poule : la situation à laquelle les gens se trouvent. Je vous donnerai simplement un exemple, il y en a beaucoup d’autres. C’est un monsieur qui dit : « Avant les inondations, je vivais dans un extrême mauvais logement que je payais trop cher pour ce qu’il était, mais malgré tout le loyer que je payais me permettait d’assumer une série d’autres choses. Non pas avec tranquillité mais avec un peu d’espace pour pouvoir assumer une série d’autres choses. J’ai circulé sur le territoire, j’en ai eu assez, je suis revenu là où les inondations ont eu lieu. Je n’ai pas eu d’autre choix que de reprendre en location un logement qui a été rénové par un propriétaire privé que je paye beaucoup plus cher, je suis mieux logée mais je suis beaucoup plus pauvre socio-économiquement et donc avec l’obligation de me priver de toute une série d’autres droits. » Vous voyez ces situations paradoxales totales ont beaucoup d’importance. Alors, vous allez me dire ce n’est pas le climat qui va régler tout ça. Ben, en fait, on a l’obligation aujourd’hui et l’opportunité de penser l’occupation du territoire, de penser le bâti, de penser l’utilisation des moyens collectifs et de l’argent public. Et ce, en fonction de la réduction des inégalités et de se dire:  » vers quels citoyens est-ce que ça doit être orienté pour les mettre dans quelles conditions pour améliorer les choses ?  » Si on rate cette opportunité, on va augmenter la pauvreté, mais on augmentera aussi la désaffiliation sociale et on augmentera aussi le schisme démocratique qui grandit de plus en plus entre les personnes qui subissent les conséquences de ce qui est décidé par d’autres et notamment par les possédants.

C’est intéressant cet exemple des inondations parce que dans la vallée de la Vesdre, il y a tout un travail qui a été organisé notamment avec l’Université de Liège et avec la participation de population. Nous y avons été associés à quelques étapes de travail. Il montre bien qu’il faut relier les problématiques de qui sont les possédants sur un territoire, qui sont les dépossédés, qui vit au-dessus des vallées, qui vit en dessous des vallées, qui bétonne à un endroit avec les conséquences sur l’autre, plus tout ce qui est fait au niveau écologique, plus une agriculture où les agriculteurs ont été poussés dans le dos à aller dans une certaine orientation avec des terres qui ne savent plus absorber l’eau etc. Si on ne relie pas l’ensemble de ces questions-là et qu’on n’y associe pas les populations les plus vulnérables, on va vers des solutions qui sont des emplâtres sur des jambes de bois et qui, dès le prochain événement grave, vont re-provoquer la même chose en pire.

Alors ces questions-là, on pourrait croire qu’elles échappent aux gens en situation de pauvreté. Mais non ! Parce que quand elles vivent là, à cet endroit-là, quand elle croise d’autres qui vivent dans des circonstances comme ça, quand on commence à croiser les savoirs comme on le disait tout à l’heure, les personnes sont tout à fait capables de s’y intéresser, de comprendre. Alors, je parle du logement, mais on peut parler de la mobilité. La mobilité, c’est un deuxième problème qui est directement en confrontation avec les enjeux climatiques. Quelles sont les politiques de mobilité collective ? Est-ce qu’on continue à se dire que la solution, elle passe par les voitures électriques, par les voitures de société ? Est-ce qu’on continue à se demander comment faire monter des pauvres sur un vélo ?  Ou est-ce qu’on se demande comment on fait monter tous les gens qui ont une voiture de société dans un train ? Voilà les choix qu’on peut faire. Il faudrait s’intéresser à la vie des riches, se demander s’il n’y a pas des plafonds à mettre, se demande s’il n’y a pas des contraintes à imposer à ceux qui sont, j’ai envie de dire, les occupants du territoire et qui, finalement, font peu de cas d’une participation à la solution collective parce qu’ils souhaitent garder à la fois leur confort et peut-être de la participation collective par ailleurs. Donc voilà, on est dans des tensions extrêmement présentes.

 

Notre pays est tout petit. On le traverse en deux heures de part en part. Il y a des gens qui habitent en ville, il y a des gens qui habitent en zones semi-urbaines, semi-rurales, rurales, etc. Regardons cela en termes d’injustices sur le territoire : on voit de plus en plus des territoires ruraux « captés » par ceux qui ont la possibilité de capter du bâti de seconde résidence, du bâti de gîte etc, qui, eux, peuvent aller habiter là en vieillissant parce qu’ils auront une voiture électrique, peut-être deux voitures électriques dans le ménage, peut-être trois voitures électriques. Je peux en parler à l’aise : je vis dans ces régions-là.  Il y a des ménages pour lesquels ce n’est pas si grave si on n’a pas de service de proximité parce qu’ils ont une voiture électrique qui peut les conduire partout. Alors que les populations de moins en moins nanties qui vivent sur ces territoires-là parce qu’on désinvestit les réponses collectives par exemple à la mobilité mais aussi au logement, sont devant des problèmes tout à fait majeurs. Et vous savez en termes de mobilité, il y a une grande injustice, lorsqu’on dit, on va taxer les voitures polluantes, mais qui taxent-on ? On taxe des gens qui ont encore peut-être un véhicule dont certains pour la plupart n’en ont plus du tout, alors qu’ils devraient en avoir dans les circonstances dans lesquelles ils vivent compte tenu de la situation de santé, de la famille, de la localisation, des enfants etc. Et donc, on voit comment il y a un accablement extrêmement intense qui peut qui peut peser sur ces personnes-là.

On renforce les grandes lignes de train mais on réduit les lignes intermédiaires. On a énormément de difficultés à décider d’investir dans des emplois qui font du bien, du bien à la planète et du bien à la collectivité et du bien par exemple aux conducteurs de bus. (…) On voit que tout ça se confronte, s’entrechoque. Et la grande injustice dans la mobilité pour les gens en situation de pauvreté, est que quand ils ne se déplacent plus, on ne le voit plus parce qu’ils ne comptent plus dans les statistiques des gens qui montent dans un bus, dans un train ou dans une voiture. En fait, ils deviennent invisibles. Et ça c’est fréquent. C’est le retrait, l’isolement. Le corollaire de la pauvreté, à un moment donné, c’est l’isolement. Autant l’isolement dans sa tête que l’isolement physique que le fait de se rendre invisible.

 

Et puis les gens, l’alimentation par exemple, ça les intéresse. Mais, dans notre société aujourd’hui quand on parle d’alimentation et de pauvreté et bien on pense quoi ? On pense colis, restaurant du cœur, épicerie sociale etc. On n’a rien du tout au Réseau contre ces dispositifs-là qui sont absolument indispensables puisque les gens ont besoin de manger tous les jours et qu’il y en a qui ne savent pas subvenir eux-mêmes à leurs besoins tous les jours. Donc ça existe, ça existe. Ce qui ne va pas du tout, c’est que ce l’autorité politique et un certain nombre d’acteurs dans la société se satisfont de régler le droit à l’alimentation par ce biais-là. C’est dramatique. Ce qui n’est pas dramatique, ce sont ceux qui l’organisent. Ce qui est dramatique, c’est qu’on se satisfait de ça. Or aujourd’hui, on le voit bien toute la question d’accéder une alimentation en toute autonomie, dans une quantité suffisante, et si possible saine, et qui fait du bien au climat et à l’environnement, est une question qui anime aussi les personnes et les populations. Au réseau, on a pour le moment un groupe de personnes en situation de pauvreté qui travaillent depuis un peu plus d’un an et demi maintenant, à une recherche participative avec une coopérative avec des producteurs, la coopérative Paysans & Artisans. Ils vont acheter dans les magasins de la coopérative avec un prix réduit. Ils mènent l’expérience, ils ont rencontré les coopérateurs, ils essayent de comprendre comment ça fonctionne, comment on fait vivre le producteur parce que toutes les pauvretés sont à combattre. Il y a aucune raison de combattre une pauvreté socio-économique de gens qui ont du boulot, qui n’ont pas de boulot, qui sont salariés, qui sont indépendants et de ne pas combattre aussi la pauvreté du maraicher qui crève de misère. La salade qu’on digère d’un maraicher bio qui l’a fait très bien, je trouve qu’on la digère plus mal quand on sait qu’il gagne peut-être 4 € de l’heure, 5 € de l’heure, 6 € de l’heure. En tout cas, moi, je ne la digère pas bien quand je sais ça. Or, c’est le cas pour beaucoup d’entre eux. Donc, comment fait-on pour articuler des projets qui à la fois rencontrent le bien-être alimentaire en quantité, en satiété, en qualité des personnes en situation de pauvreté et qui rencontrent aussi la possibilité pour les producteurs d’en vivre dignement.

 

Je pourrais aussi vous parler de toute la question de la santé. On a travaillé sur ce qu’on a appelé « logement sous baxter ». Ça veut dire quoi ? Que la politique du logement est malade. Il n’y en a pas assez, c’est trop cher, c’est de mauvaise qualité, il y a des marchands de sommeil… Bref, tout ce qu’on entend tous les jours et tout le temps. Mais par ailleurs, la politique du logement en termes de rénovation par rapport au climat, elle produit des tas d’effet Mathieu. Qui peut capter les moyens que l’autorité publique met en place ? Celui qui s’est fait préfinancer, celui qui est propriétaire etc. ; les autres, ça leur passe largement en dessous du nez.  » Logement sous baxter », c’était l’idée de dire le logement est malade, les politiques autour du logement sont malades, et résultat : ça rend les gens malades. Tous les enjeux climatiques, environnementaux dont on vient de parler, ça rend les gens malades. Physiquement : on peut parler de la pollution de l’air, de l’humidité dans les maisons, de la malbouffe, etc. Nous, on le voit au Réseau, je vous le dis un peu durement là, mais on enterre des gens tout le temps, prématurément, des gens qui ont 50 ans, qui ont 60 ans…. Ca peut arriver dans toutes les catégories sociales, mais là ça arrive proportionnellement beaucoup plus et beaucoup plus tôt et pour des causes comme celles-là entre autres. On le sait, la chronicité des maladies, elle est beaucoup plus importante chez les personnes en situation de pauvreté ; l’espérance de vie en bonne santé est beaucoup moindre chez les personnes en situation de pauvreté. Les enfants sont immédiatement pris dans cette réalité-là, même si les parents vont en toute grosse majorité toujours faire le mieux qu’ils peuvent et le maximum qu’ils peuvent pour que les enfants soient le mieux possible. Mais on fait le mieux possible avec ce qu’on a. Et le mieux possible avec ce qu’on a, ça peut ne pas être beaucoup et pourtant c’est le mieux possible. Ça c’est une certitude qu’il faut avoir par rapport aux gens en situation de pauvreté, c’est que ils font le mieux possible avec les richesses dont ils disposent. Mais si ces richesses sont plates, c’est un mieux possible à la hauteur des richesses dont ils disposent. Ils ne peuvent pas faire plus que ça tout en se décarcassant tant qu’ils peuvent.

 

On le voit, il pourrait y avoir des projets comme des repas gratuits de bonne qualité pour tout le monde à l’école. Voilà des choses qui marchent dans certains pays européens bien plus pauvres que les nôtres. Des études montrent l’état de santé bien meilleur chez les enfants du fait de manger un repas collectif chaud tous les jours à midi. On voit des effets sur l’apprentissage et pas que ça… Je terminerai peut-être en disant aussi ceci. On a, au Réseau, embarqué dans toutes les questions climatiques dès le début des manifestations. Et je me rappelle encore de la toute première manifestation où on est parti à Bruxelles avec des militants, donc des personnes en situation de pauvreté. On avait fabriqué des panneaux qui reliaient justice sociale et justice climatique et on était dans le train. A un moment donné, alors qu’on était sur des plateformes parce qu’il y avait du monde, c’était à Ottignies-Louvain-la-Neuve, il y a des personnes qui entrent dans le train, on était tous serrés l’un contre l’autre ; et puis, il y a des personnes, c’était des dames, qui regardent les panneaux qu’on avait et qui voient qu’on fait lien social-climat et qui nous disent : « Ah mais non hein, vous vous trompez de manifestation, vous, c’est les gilets jaunes. » On a commencé comme ça. Ce n’était pas évident de dire le social et le climat sont liés. On était dans une espèce de clivage de dire « ne venez pas mélanger vos luttes de classes sociales, de rapports de force socioéconomique, avec notre espèce de lutte pure pour sauver la planète. On a dû faire notre place dans la coalition climat. C’était difficile au début de faire notre place, pas parce qu’ils ne voulaient pas, mais parce qu’on était la pièce rapportée qui venait faire l’apport du propos social à la fin. On avait écouté dix personnes sur le climat et l’environnement et puis hop, on ajoutait un petit peu de parole de pauvre à la fin et comme ça, on a fait le social. Je suis un peu caricatural volontairement. On en n’est plus là heureusement. On est allé sur le Rainbow Warrior de Greenpeace, il y a plusieurs années quand il a accosté à Anvers. On est arrivé à organiser que des néerlandophones et des francophones qui vivaient la pauvreté aillent sur le Rainbow Warrior parler de leur réalité dans le rapport au climat à l’environnement à des hyper-militants de l’environnement pas très conscients qu’en fait ces catégories sociales-là existaient et donc on a établi des liens.

 

C’est un tissage lent compliqué. Même chose avec des cabinets, des administrations, des gouvernements, avec toutes les difficultés que ça peut représenter. Et donc, les gens sont courageux. Les gens qui sont dans la pauvreté sont courageux. D’abord, ils doivent assumer leur propre vie dans des conditions où ils sont souvent montrés du doigt alors qu’ils sont des bagarreurs de la vie. Que, heureusement, qu’ils comptent très bien pour la plupart d’entre eux, sinon ils seraient encore plus mal lotis que les conditions dans lesquelles ils sont. Mais parfois même en comptant bien, on en n’a pas assez jusqu’à la fin du mois. Et ils sont prêts à relever – et ils le font – ces défis.

Il y a des pistes de solution. On voit qu’on peut mener des projets ensemble. On a écrit un pacte logement ensemble, les acteurs climat et les acteurs du social. On monte ensemble dans un certain nombre d’actions, on co-écrit des choses, on participe aux rapports comme celui du service interfédéral et d’autres où on essaie d’être dans le dialogue et c’est très important.

 

Je vais terminer par quelque chose qui est de l’ordre d’une anecdote complète mais qui m’a donne envie quand j’ai eu une baisse de moral. En fait, j’ai la chance d’avoir une maison avec un jardin et j’ai la chance, il y a un mois d’ici d’avoir quelqu’un de plus jeune que moi, parce que moi avec mes mauvais yeux, je ne l’avais pas vue. « La reinette est revenue, Christine, m’a-t-elle dit. Il y a une grenouille reinette arboricole sur une des branches. Elle avait disparue en 2022 de Wallonie. Elle a été réintroduite et elle commence à se redisséminer dans les biotopes. Alors, ne croyez pas que je suis une environnementaliste puriste qui regarde les fleurs, etc. Mais je me suis dit la reinette revient quand elle est dans un contexte où elle est mise dans les bonnes conditions…  Eh bien, on est capable de faire la même chose et on doit y aller et créer des liens absolument intensément. »